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. 2023 Mar 13;71(4):201–208. [Article in French] doi: 10.1016/j.neurenf.2023.03.001

Covid-19 et adolescence : constats cliniques et réflexions psychopathologiques à propos de quelques incidences immédiates ou différées

Covid-19 and adolescence: Clinical findings and psychopathological thoughts about some immediate or differed impacts

C Mille a,, B Boudailliez a, S Garny de La Rivière b
PMCID: PMC10008795  PMID: 37292447

Abstract

This pandemic has profoundly changed our lives for many months and its long-term consequences remain largely hypothetical. The containment measures, the threats to the health of relatives, the constraints limiting social openings have left no one indifferent, but may have particularly impeded “adolescent separation work”. Most of adolescents have been able to deploy their adaptation capacities, while for others this exceptional situation has triggered stressful reactions for those around them. Some were immediately overwhelmed by the direct or indirect manifestations of their anxiety or by their intolerance of governmental instructions, others revealed their difficulties only when the schools reopened, or even in the distant “aftermath”, as shown by some studies carried out at a distance revealing a clear increase in suicidal ideation. We will not be surprised by the problems of adaptation of the most fragile, of those suffering from psychopathological disorders, but it is necessary to note an increase in the needs for psychological care. Teams dealing with the suffering of adolescents are puzzled by the increase in self-vulnerable acts, anxious school refusals, eating disorders or various forms of addiction to screens. However, everyone agrees on the key role of parents and the impact of their own suffering on that of their children, even if they are young adults. Of course, it is important that caregivers do not forget the parents in the support they aim to provide to their young patients.

Keywords: Covid-19 pandemic, Adolescence, Psychopathological consequences


On sait combien la “métamorphose” pubertaire en attente d’élaboration psychique, impose un réaménagement des distances relationnelles, implique un certain éloignement du giron familial, et la fréquentation de lieux moins familiers. “Rien n’est plus comme avant, l’histoire infantile est à conclure, la latence ne tient plus”, le statut d’enfant est devenu “subjectivement intenable” [1]. La reconstruction de l’identité qui marque le “passage adolescent” implique une “redélimitation” des frontières avec l’entourage et une redéfinition des prérogatives respectives ; ces ajustements sont potentiellement source de conflits ouverts, qui viennent témoigner des véritables enjeux de l’entreprise. Ce remaniement suppose que soit tolérable une certaine “proximité psychique” avec les parents, que s’ouvre un espace de négociation et d’expérimentation des nouvelles donnes identitaires, sans risque d’invalidation, de reniement, de confusion ou d’empiètement. Le bricolage de rites de passage au sein même des familles, faute de modèles consensuels ou transmis d’une génération à l’autre, paraît bien dérisoire ou arbitraire aux adolescents, poussés à inventer d’autres moyens pour marquer la coupure des liens infantiles. La reconnaissance par les pairs semble jouer un rôle décisif dans ce contexte. Le passage adolescent, faute du soutien ajusté des adultes, pourrait être conditionné par les réponses des semblables. C’est parmi ses congénères, à distance des figures œdipiennes que l’adolescent se saisit de certains objets culturels, étrangers à sa culture d’origine et qui l’aident à se différencier comme sujet. Il s’appuie volontiers sur quelques modèles transitoires, qui font contrepoids à ceux de l’enfance, pour contrarier un tant soit peu les idéaux restés trop conformes aux attentes parentales. “L’étayage sur un double” constitue parfois une étape obligée dans cette quête de Soi. Le “passage adolescent” tel que chacun est amené à l’improviser est donc très dépendant des effets de rencontre, de la dynamique des groupes fréquentés, des opportunités du moment. On conçoit combien les mesures de distanciation sociale sont venus contrarier cette salutaire ouverture aux autres, ce crucial appui sur les relations avec les pairs.

Par ailleurs, le temps nécessaire pour ce parcours adolescent semble inexorablement s’élargir, tandis que les moments critiques sont considérés comme le prix à payer de ce moratoire accordé, par les adultes, à ceux qui peinent à les rejoindre. Pour certains auteurs, le processus “d’adultisation” suppose que s’accomplisse un travail psychique supplémentaire, prolongeant celui de l’adolescence, mais s’en distinguant clairement. Il pourrait s’agir d’une seconde latence, marquant la fin de l’adolescence, et précédant l’état adulte proprement dit, ou d’une “phase de consolidation”, de stabilisation des fonctions et des intérêts du Moi. Les éternels adolescents se recruteraient, [2] parmi ceux qui, faute d’avoir pu “consolider leurs assises narcissiques” et “achever la construction de leur identité”, restent dépendants des groupes restreints qu’ils fréquentent. Ils ne parviennent pas “à sortir du besoin de dépendance et d’étayage”, s’accrochent au fonctionnement tribal de leur cercle relationnel, semblent vivre par procuration les aventures des autres et diffèrent indéfiniment toute forme d’engagement affectif, ou d’installation matérielle. Dans ces conditions, le retour obligé auprès des parents n’était pas de nature à favoriser leur processus d’adultisation.

Or malgré ce contexte contraignant, la plupart des adolescents et jeunes adultes ont su déployer leurs capacités d’adaptation, alors que pour d’autres cette situation d’exception a déclenché des réactions propres à mettre à l’épreuve, voire à inquiéter leur entourage.

1. Les stratégies d’adaptation à un contexte d’exception et ses aléas

1.1. Le temps du Covid

1.1.1. Le confinement

Le confinement est parfois venu gêner le mouvement de séparation/individuation des adolescents, invités à renouer avec la (relative] période calme et docile de la latence pré pubertaire, et reprendre ainsi leur place d’enfant dans le cocon familial [3]. De telles mesures ont pu faire obstacle au travail de séparation psychique qu’ils ont à accomplir[4], et donner un coup d’arrêt brutal à leurs salutaires conduites d’essai. Elles ont de fait constitué une forme d’incitation à une régression vers le monde de l’enfance, ont exposé à une promiscuité gênante au sein de la famille, ont soumis chacun aux règles édictées par les pouvoirs publics et relayées par les parents : les adolescents ont à nouveau été plongés dans un univers de recommandations et d’interdits les amenant à se sentir victimes de décisions vécues comme arbitraires ou injustes venant, limiter leur liberté, brider leur vie au quotidien et frustrer leur besoin d’indépendance. La perte de leur statut de « plus grand », bénéficiant en conséquence de plus de liberté a été de nature à amenuiser la différenciation d’avec leurs frères et sœurs plus jeunes, avec lesquels ils ont été amenés à coexister sur des temps plus longs, parfois dans des espaces restreints et dont ils ont dû supporter les sollicitations ou les caprices. Ont pu naturellement en résulter des altercations plus ou moins violentes [5] propres à accentuer la tension ressentie par tous, y compris par les parents fragilisés et débordés par cette situation inédite à gérer au quotidien. À ce sentiment d’enfermement, à la perte de repères et de perspectives, s’est ajoutée la réduction de l’horizon relationnel, particulièrement déconcertante, voire risquée « pour des jeunes en pleine construction » [6]. Le confinement, a de fait impliqué la coupure physique d’avec les pairs, ces précieux relais sociaux et indispensables modèles d’identification. La fermeture des espaces de sport, des skateparks et de tous ces lieux de rencontre informels, où les adolescents saisissent l’occasion d’expérimenter les nouvelles potentialités de leur corps et de se mesurer aux autres, a nécessairement été mal vécue. L’annulation sine die de tous les évènement sportifs ou festifs auxquels ils se réjouissaient de participer n’ont pas manqué de provoquer d’amères déceptions. Mais c’est d’abord la fermeture des établissements scolaires qui a bouleversé leurs habitudes [7], les a privés de tous ces contacts salutaires avec leurs camarades de classe, mais aussi avec leurs enseignants au-delà des conflits ou des plaintes que ne manquent pas de susciter la vie en groupe et les exigences académiques. Les incertitudes concernant le report des dates d’examens ou de concours n’ont pas été simples à vivre et ce d’autant que beaucoup d’entre eux ont éprouvé les plus grandes peines à s’organiser pour suivre l’enseignement à distance et s’imposer un nombre suffisant d’heures de travail scolaire dans la journée.

1.1.2. Les peurs

Les peurs ont été suscitées par la difficile représentation de ce virus, responsable d’une pandémie mondiale, peurs en permanence réactivées et amplifiées par la « Une » des médias… Même si les adolescents ont entendu jour après jour qu’ils n’étaient pas en risque de souffrir d’une forme grave de cette maladie, beaucoup d’entre eux se sont interrogés sur l’efficacité des moyens à mettre en œuvre pour lutter contre cet ennemi invisible qui peut s’introduire dans l’organisme, rester tapi dans l’ombre ou déclencher une maladie potentiellement mortelle pour les plus fragiles. Faute de précaution, les adolescents ont dûment été avertis qu’ils risquaient, de transmettre l’infection à leurs proches, de les exposer à l’éclosion de formes graves, de mettre en jeu le pronostic vital des plus âgés notamment celui de leurs grands-parents. Le décompte macabre chaque soir du nombre de personnes hospitalisées ou décédées n’a pas contribué à relativiser leurs craintes. Les avis et témoignages qui ont circulé sur le net, et qu’ils étaient amenés à recevoir sans préparation et de fait sans distance critique, ont souvent ajouté à la confusion et eu pour effet d’accentuer les oscillations des jeunes gens qui sont parfois passés sans transition d’inquiétudes infondées à un déni de tout risque [8]. D’autres craintes, faisant écho aux scénarios apocalyptiques de leurs séries de prédilection, ou concrètement liées aux conséquences économiques pour leurs parents, côtoyés 24 h/24 et dont l’inquiétude ne pouvait leur échapper, ont naturellement contribué à majorer le stress ressenti.

1.1.3. Les contraintes associées

Les contraintes associées comme l’usage impératif du gel hydroalcoolique, ou survenues dans un second temps comme le port du masque ou le respect des distances, impliquant l’abandon de toute forme de rapprochement, l’évitement des gestes amicaux et des embrassades n’ont pas été faciles à accepter par certains adolescents peu enclins à renoncer à leurs habitudes, voire aux rituels instaurés dans leurs groupes d’appartenance. Des réticences, alimentées par les peurs pareillement relayées par les réseaux sociaux se sont exprimées secondairement à l’égard de la vaccination.

1.2. Les adolescents ont pu nous surprendre par leurs capacités d’adaptation

En effet, contrairement aux idées reçues et aux appréhensions des adultes, ils sont nombreux à avoir fait preuve d’une attitude responsable, positive, et à avoir montré leur souci d’entraide et de solidarité… Ils ont bien compris les explications qui leur ont été données et ont fait en sorte de ne pas exposer leurs proches à un risque de contamination, en respectant les gestes barrière et les recommandations des pouvoirs publics. Tout en regrettant de ne pouvoir côtoyer leurs camarades de classe, retrouver leurs amis ou leurs équipes sportives, ils se sont efforcés de s’organiser face à cette situation d’exception, notamment pour suivre les cours à distance et effectuer le travail demandé par les enseignants [9]. Il n’est pas rare qu’une atmosphère studieuse ait régné à la maison quand les parents étaient occupés de leur côté par leurs obligations professionnelles en ligne. Dans les temps de pause faisant office de récréation, chacun a pu prendre plaisir à se retrouver pour « souffler », échanger, faire part de ses ressentis, voire se plaindre des charges qui pesaient sur tous. Sans confusion des générations, les adolescents se sont retrouvés un peu en position de collègues de leurs parents autour d’une boisson chaude. Ces temps informels se sont avérés précieux et ont pu contribuer à relancer les identifications croisées, à renouer avec une certaine complicité, à conforter une base de sécurité dans ce noyau familial sachant faire corps pour résister à l’adversité. Un certain resserrement des liens dans la fratrie a pu se produire, permettant aux uns et aux autres de renouer avec une complicité qui s’était dissoute avec le temps. Il faut bien reconnaître, par ailleurs, que les adolescents de mars 2020 ne manquaient pas de ressources, grâce notamment à leur aisance à manier les nombreux outils de communication à leur disposition : ils ont largement su s’échapper de ce quotidien confiné pour retrouver leur tribu via les réseaux sociaux. Les filles semblent avoir plus volontiers utilisé ce moyen pour trouver du réconfort et partager leurs préoccupations [10]. Mais, garçons comme filles se sont ainsi assurés de la pérennité des liens, en multipliant les messages illustrés par des images et des émoticônes. Le sentiment d’appartenance au groupe a pu être préservé, la différenciation avec la génération d’avant rétablie. Ainsi soutenus par le maintien des liens amicaux, les adolescents ont pu se sentir rassurés sur leur place et de fait sur leur valeur personnelle. Par ailleurs, ils se sont souvent donnés les moyens d’élargir leur horizon social via les jeux vidéo en ligne favorisant les rencontres avec d’autres adolescents, mais aussi des adultes de tous âges partageant la même passion. Certains, sensibilisés aux menaces et aux enjeux planétaires risquant d’hypothéquer leur avenir, se sont engagés pour défendre les causes écologiques ou humanitaires [8]. Il n’est pas excessif de reconnaître la résilience [11] de nombre d’entre eux qui ont su faire face aux bouleversements de leur mode de vie et déployer leur créativité pour s’adapter à cette situation d’exception. A pu en résulter une amélioration des relations intrafamiliales [12], lorsque de leur côté, les parents ont pu se montrer, à la faveur de ce « temps suspendu » plus disponibles et ouverts à la discussion sur les sujets de société [10], [13], [14].

1.3. Les incidents de parcours

1.3.1. Pendant la période de confinement

Pendant la période de confinement, le tableau n’a pas toujours été aussi idyllique que celui précédemment décrit : se sont inévitablement produits des moments de tension intergénérationnelle, des différends à propos de la répartition des tâches ménagères, du respect de l’espace commun, des horaires de lever et de coucher, de l’accès aux ordinateurs réquisitionnés par le télétravail des parents, des temps d’écran, des repas partagés… Des divergences d’opinions ont pu rendre les discussions houleuses et ce d’autant que la tension familiale avait peu de possibilité de s’évacuer ailleurs et autrement. Les rivalités dans la fratrie ont parfois eu tendance à s’exacerber dans ce contexte de trop grande promiscuité. Certains gagnés par l’ennui, et désireux d’échapper un peu à l’enfermement, ont pu transgresser les consignes pour chercher à se distraire et retrouver des « potes » en trainant au bas de leur immeuble. Il est arrivé aussi que l’adolescent vive la fermeture du collège ou du lycée comme un soulagement, ou qu’il trouve un peu trop de bénéfice à se replier au sein du foyer familial, à renouer avec une position d’enfant dépendant, à échapper aux contraintes extérieures, aux évaluations, au regard des autres… Ce repli protecteur parfois de courte durée a pu se prolonger et s’apparenter, comme on le verra, à un évitement phobique encouragé par des parents inquiets, et pas si mécontents de retrouver un petit à consoler et à protéger des dangers du monde environnant.

1.3.2. Au moment de l’assouplissement des mesures les plus contraignantes

Au moment de l’assouplissement des mesures les plus contraignantes, La plupart des adolescents ont renoué avec plaisir avec leur vie de collégien ou de lycéen. Ils ont parfois exprimé un peu bruyamment leur joie après la levée des restrictions et la liberté retrouvée d’aller et venir, de fréquenter à nouveau leurs comparses, de pratiquer leurs sports ou leurs loisirs favoris, d’échapper au huis clos familial. La plupart ont, semble-t-il, été en capacité d’oublier instantanément la période précédente et de reprendre sans état d’âme et sans délai leur vie sociale, là où ils l’avaient laissée. La confrontation aux exigences scolaires, la prise de conscience des conséquences d’un certain relâchement pendant le confinement ont pu naturellement les inquiéter, les inciter à se remettre au travail sans délai, ou à l’inverse les amener à différer la confrontation à la réalité en cherchant à profiter encore un peu du moment présent. Les débordements festifs répétés ont pu susciter la réprobation de leurs parents. En effet certains ont donné l’impression qu’ils n’étaient retournés en classe que pour s’amuser avec leurs copains et copines, les retrouver après les cours pour faire la fête, boire, fumer des produits illicites, comme s’ils avaient échappé au pire et cherchaient à profiter au maximum de la vie. Ils étaient soucieux de vivre pleinement le moment présent au point de ne plus se projeter dans un avenir qui leur paraissait encore bien incertain.

1.3.3. Le reconfinement

Le reconfinement instauré après les vacances de la Toussaint de l’année 2020, a semblé leur avoir donné raison. Certes la vie scolaire avait repris, mais toutes les activités extrascolaires se sont trouvées à nouveau compromises. Les bars, les cinémas, les salles de sport ont été fermé, les sorties réduites comme peau de chagrin, les rencontres en groupe interdites… Ce retour en arrière a forcément été vécu comme une sanction, et ce d’autant que, l’abandon par les jeunes de toute mesure de distanciation sociale pendant l’été, avait largement été commenté et considéré dans l’opinion publique comme responsable du rebond de l’épidémie, de la saturation des hôpitaux, de la mort des personnes âgées et vulnérables. Le constat du chef de l’état, reconnaissant que l’année 2020 avait été particulièrement éprouvante pour les jeunes, ne leur a offert qu’une faible consolation. La compréhension dont ils avaient fait preuve au printemps a été mise à rude épreuve à l’automne. C’est comme si, cette fois, on leur en avait demandé trop. Ils se sont sentis tiraillés entre la nécessité de prendre en compte cette réalité pénible et le besoin de se révolter contre ces limitations qui leur étaient à nouveau imposées et qui allaient à l’encontre de leurs désirs les plus légitimes, de leurs revendications adolescentes salutaires de s’affirmer et s’inscrire dans le groupe de pairs.

Les mesures de restriction se sont imposées à nouveau en fin d’année, un « couvre-feu » a dû être décidé pour limiter la propagation du virus, les fêtes entre amis interdites à la nouvelle année…. Face à ces perspectives loin d’être réjouissantes, on a pu, malgré tout, s’étonner de la relative docilité des adolescents, de la rareté des transgressions, de la mise en veilleuse de leur esprit de révolte, de leur soumission, une fois encore, à toute une série de contraintes que les adultes avaient eux-mêmes quelque peine à supporter.

On peut certes supposer qu’ils étaient parvenus à tirer quelques bénéfices secondaires de cette situation d’exception qui a eu pour effet de relativiser les enjeux de réussite sociale, ou qu’à l’inverse ils ont été accablés par le pessimisme ambiant et effrayés par le spectre d’une crise économique majeure à laquelle s’ajoutaient les actes terroristes et les menaces inhérentes au réchauffement de la planète. Comme on l’a dit, ils se sont montrés en général très soucieux de ne pas compromettre la santé des personnes âgées ou vulnérables qui leur sont chères. On peut aussi faire l’hypothèse que leur bonne « observance » de ce régime drastique était liée au fait qu’ils se sont sentis solidaires de l’effort collectif consenti pour lutter contre un ennemi commun, et qu’ils reconnaissaient le bien fondé des mesures visant à protéger le plus grand nombre. Dans ces circonstances particulières, Ils ont admis la nécessité impérieuse de se soumettre aux autorités tenant leur légitimité de leur mission protectrice [15].

1.4. Les capacités d’adaptation des adolescents ont pu être transitoirement dépassées

1.4.1. Pendant la période de confinement

Pendant la période de confinement, certains ont pu être débordés par l’anxiété, incapables de gérer le stress provoqué par la perte de leurs repères, les nouvelles alarmantes, le décompte quotidien des morts et des malades en réanimation, la progression dangereuse et inexorable de la pandémie. Au mal-être psychique ressenti qu’ils ont su exprimer plus ou moins clairement, se sont souvent ajoutés des symptômes somato-psychiques : céphalées, sensation d’oppression thoracique, douleurs abdominales, névralgies… auxquelles s’associaient le plus souvent une morosité, une sensibilité à fleur de peau, voire une irritabilité.

Dans ce contexte, les dérèglements du sommeil et de l’appétit ont été fréquents [18] : un certain nombre d’adolescents ont eu tendance à vivre la nuit et à dormir le jour, à oublier les repas mais à grignoter à tout moment. Leur apathie qui ne manquait pas d’être l’objet de reproches de la part de leur entourage pouvait être entrecoupée de moments d’exaltation ou d’agitation. Il leur arrivait tantôt de couper le contact avec leurs proches, tantôt à l’inverse de les solliciter à chaque instant. Ils pouvaient rester muets ou déverser leurs préoccupations, sembler indifférents ou dénoncer avec vivacité les injustices ou reprendre à leur compte toutes les théories du complot qui circulaient en abondance sur le net.

Certains sont restés « scotchés » devant leurs écrans, voire « affalés » sur le canapé du salon ou allongés sur leur lit, dans un état quasi « larvesque ». Rien ne semblait plus les intéresser, et les remarques les incitant à se mobiliser ne manquaient pas de déclencher des larmes ou des réponses agressives. Certains ont pu être amenés à exprimer un sentiment d’injustice face à l’incompréhension et aux reproches de leurs parents, alors même qu’ils se sentaient impuissants à réagir. Faute de reconnaître ce passage difficile s’apparentant à une menace dépressive, l’entourage courait le risque par ses interventions maladroites, d’accentuer leur détresse. Des « embrouilles » avec les copains/copines, des frictions avec les petit.e.s. ami.e.s, l’indifférence des autres à leurs messages, les petites phrases assassines sur leurs pages Facebook, voire des commentaires insultants via WhatsApp ou Instagram, pouvaient souvent être à l’origine de cette méchante humeur qu’ils faisaient vivre à leurs parents, fatalement les cibles toutes trouvées de ces attaques déplacées, et tentés de répondre sur le même mode, surtout dans un tel contexte où ils avaient aussi de bonnes raisons d’être eux-mêmes excédés, insatisfaits, tendus, anxieux, insomniaques… Ont pu en résulter parfois des échanges de mauvais procédés propres à aggraver les premières manifestations de souffrance dépressive.

Il va de soi que les adolescents de milieux défavorisés, alertés par la baisse de revenus de leurs parents, confrontés plus durement aux formes graves de la maladie dans leur entourage, ne bénéficiant pas de connexions performantes et d’espace propre ont été exposés plus durement aux conséquences de la pandémie. Leur niveau de stress plus élevé n’a pas facilité leur investissement scolaire et a fait entrave à leurs capacités d’adaptation. Ils ont eu tendance plus que d’autres à rechercher un soulagement dans des gestes auto-vulnérants ou dans des expressions violentes [9]. Il en a été de même pour les adolescents dont la vulnérabilité avait été repérée avant la mise en œuvre des mesures de protection de la population. En général, ils ne disposaient pas d’un réseau relationnel solide comme leurs camarades plus à l’aise dans le rapport aux autres et de fait mieux intégrés [9]. Après une première phase de soulagement lié au fait, de ne plus avoir besoin de déployer de constants efforts pour se faire accepter par leurs camarades de classe, et de pouvoir enfin échapper à leurs moqueries, Ils ont dû, dans un second temps, prendre douloureusement conscience de leur grand isolement, parfois à la limite du supportable en cas d’indisponibilité des membres de leurs familles. Les réactions anxio-dépressives ont été nombreuses dans un tel contexte.

1.4.2. Au moment de la réouverture des établissements scolaires

Au moment de la réouverture des établissements scolaires, la reprise a été particulièrement difficile pour certains, manifestement fragilisés par cette période de retrait social, de mise à l’abri des regards des autres, de relativisation des exigences de performance. Ils ont craint de ne pas/plus être à la hauteur et ont souvent gardé la nostalgie de cette période de répit que leur avait été octroyée dans cette course aux résultats. L’angoisse qui ne s’était pas manifestée pendant le confinement les a de nouveau assaillie chaque matin au point d’espérer trouver un prétexte pour rester à la maison. Nombre d’entre eux ont pu vaincre leurs appréhensions, se rassurer sur leurs compétences et retrouver leur place dans le groupe classe, notamment grâce à la compréhension de leur entourage, le soutien de leurs amis et l’encouragement de leurs enseignants. Les « décrocheurs » qui n’ont ni suivi les cours à distance, ni rendu de devoirs ont naturellement eu beaucoup plus de peine à se réinscrire dans le cursus scolaire.

1.4.3. Peut-on parler d’une « troisième phase psychique » pour les adolescents ?

Peut-on parler d’une « troisième phase psychique » pour les adolescents [8] à distance des deux premières phases critiques qui ont touché toute la population ? Le recours aux soins psychiques semble s’être considérablement accru et force est de constater que les demandes de consultations psychologiques ou pédopsychiatriques dépassent, plus que jamais, les capacités de réponses des professionnels de secteur public, associatif ou libéral. Les passages aux urgences, les hospitalisations dans les unités de médecine ou de psychiatrie de l’adolescent semblent témoigner dans l’après-coup [12] des effets délétères de cette pandémie chez les « teenagers », même s’il n’est pas simple de savoir ce qui a pu faire plus particulièrement trauma chez certains d’entre eux [16]. Aussi, au-delà de la résilience dont font preuve la plupart des adolescents, il convient de prendre en compte le mal-être croissant de certains s’exprimant directement par des préoccupations hypocondriaques, des propos dépressifs, des idées de suicide, ou indirectement par un repli, des manifestations récurrentes d’agressivité, ou une désorganisation du sommeil ou de l’appétit…

2. Les conséquences psychopathologiques à court et moyen termes

2.1. Les données épidémiologiques

2.1.1. Les évaluations chiffrées de la morbidité psychiatrique dans la population adolescente pendant les périodes de confinement

Les évaluations chiffrées de la morbidité psychiatrique dans la population adolescente pendant les périodes de confinement font surtout état de manière générale d’une majoration de la symptomatologie anxio-dépressive. Deux études chinoises, citées dans une revue de la littérature sur cette question, [11] rapportent une prévalence plus forte de syndromes de stress post traumatique, notamment chez les jeunes filles souffrant de troubles importants du sommeil. Il semble cependant qu’il s’agisse plutôt de moments de stress aigu [17], sans reviviscence sensorielle [18], ni cauchemars récurrents. Ont pu être soulignées à cette occasion les limites des approches diagnostiques catégorielles conformes aux classifications internationales [13]. Il importe naturellement de prendre en compte la présence de traumatismes antérieurs en risque d’être réactivés par les menaces inhérentes à la pandémie. Certaines revues de la littérature [11] avancent des scores élevés d’anxiété (21 %) et de dépression (34 %) pendant les premières semaines de restriction des sorties et des échanges sociaux, le décès d’un proche constituant naturellement un facteur de risque majeur d’effondrement dépressif. L’exposition constante à des informations alarmantes sur la progression du virus a eu pour effet de majorer l’anxiété [10]. On a d’ailleurs pu parler de « headline stress disorder » [17]. Les conflits avec le père pourraient générer plus de symptômes dépressifs chez les adolescents concernés et de manière générale la symptomatologie est plus prononcée chez les filles [10]. La DREES (Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques) a relevé que 22 % des 15/24 ans se sentaient déprimés au cœur des périodes de confinement, contre 12,1 % des adultes à la même période. La prévalence d’un vécu dépressif n’était que de 10,1 % en 2019 dans cette même tranche d’âge [16].

2.1.2. Les études spécifiques sur la santé mentale des jeunes [19) à distance des périodes de confinement

Les études spécifiques sur la santé mentale des jeunes [19] à distance des périodes de confinement confirment le constat des professionnels qui s’inquiètent de l’augmentation des demandes de prises en charge pour les adolescents en mal-être. Les données les plus récentes montrent depuis début 2021 une nette majoration des passages aux urgences pour troubles de l’humeur, idéations et gestes suicidaires chez les élèves de collèges ou de lycées (11/17 ans) et dans une moindre mesure chez les jeunes majeurs (18/24 ans). La tranche d’âge 11/14 semble la plus impactée. Fin 2021 et début janvier 2022, les passages pour troubles de l’humeur tendent à retrouver des niveaux comparables à ceux des années antérieures, contrairement aux passages pour idées et gestes suicidaires qui restent à des niveaux nettement supérieurs().On attend les résultats de l’étude nationale sur le bien-être des enfants (Enabee) lancée au printemps 2022. Ces données recoupent celles fournies par les collègues qui se sont efforcés d’apprécier cet accroissement de l’activité de leurs services. Les demandes de prise en charge hospitalière pour « crise suicidaire » ont pu être multipliées par deux [6], [12], [20], avec une plus grande gravité des troubles psychopathologiques sous-jacents, notamment chez les plus jeunes. Est aussi souligné le nombre plus élevé d’adolescents présentant des formes sérieuses de troubles des conduites alimentaires (+ 59 %) [8], de refus scolaires anxieux ou d’addictions. Les bureaux d’aide psychologique universitaire doivent pareillement faire face à la pression croissante des sollicitations des étudiants [6]. Même si les équipes sont confrontées à un grand nombre de nouveaux patients sans antécédents particuliers, il importe de prendre en compte le retentissement observé dans la population des patients bénéficiant déjà de soins. Les adolescents présentant une vulnérabilité connue ont naturellement été plus en difficulté pour s’ajuster à la situation d’exception inhérente à la pandémie [21]. À côté des conséquences immédiates liées à la suspension de la scolarité, voire des soins, on note quelques conséquences plus durables.

2.2. Le constat des cliniciens

2.2.1. Les adolescents dont la vulnérabilité était connue.

Sans surprise, les adolescents souffrant de troubles neuro-développementaux ou d’autres contraintes de fonctionnement aux plans affectif ou cognitif, ont eu plus de peine à faire face aux profonds changements introduits sans préparation dans leur quotidien. Avec la fermeture des unités d’enseignement spécialisées, des établissements médico-éducatifs ou des hôpitaux de jour, les privant brutalement de leurs repères structurants, de leur univers relationnel rassurant et de leurs soutiens habituels, nombre d’entre eux se sont trouvés en risque, de perdre leurs acquis, de développer des conduites régressives ou de manifester bruyamment leur désarroi face à leur entourage démuni [7], [12], [22]. Les adolescents traités pour un trouble déficitaire de l’attention et une hyperactivité (TDAH) ont souvent, à l’instar des enfants sur le même registre, mal supporté la restriction de leurs activités extérieures et ont mis à l’épreuve leurs parents par la majoration de leurs difficultés de concentration, leur instabilité motrice, leur irritabilité, leur incapacité à différer la réalisation de leurs désirs du moment… [12] ou bien encore par leur quasi impossibilité à se soumettre aux recommandations sanitaires et à respecter la distanciation sociale au cours des sorties autorisées [7]. La réaction des adolescents présentant un trouble du spectre autistique (TSA) a été plus contrastée. Alors qu’on redoutait un profond désarroi face au bouleversement de leurs habitudes, pouvant se traduire par une agitation, voire des gestes autovulnérants [7], [12], nombre d’entre eux se sont trouvés soulagés par l’adoption d’un rythme moins trépidant à la maison, un certain relâchement des sollicitations à leur égard, leur laissant plus de loisir pour se consacrer tranquillement à leurs intérêts spécifiques [18]. Bien évidemment, ce constat ne concerne pas ceux présentant un déficit intellectuel, et/ou des troubles associés pour lesquels des recommandations ont été diffusées par le GNCRA [23]. Les jeunes patients souffrant de troubles obsessivo-compulsifs (TOC) étaient susceptibles d’être particulièrement affectés par la pandémie, en raison de leurs fréquentes préoccupations concernant les risques de contamination ou de leur propension préexistante à se laver les mains plusieurs fois par jour [7]. La littérature scientifique ne livre par beaucoup d’informations sur cette question, mais on peut supposer que la généralisation des « gestes barrière » et des précautions prises pour éviter la propagation du virus a pu à l’inverse apaiser un peu leurs craintes, quitte à ce qu’ils se soient montrés très vigilants, voire insistants auprès de leurs proches pour obtenir le strict respect des directives sanitaires.

2.2.2. Les adolescents qui se sont montrés vulnérables après les périodes de confinement

On peut naturellement s’interroger sur les failles potentielles révélées par ces circonstances exceptionnelles et se traduisant par un débordement émotionnel peu maîtrisable et une difficulté à puiser dans leurs propres ressources ou à s’appuyer sur leur cercle relationnel pour y faire face [9], [21]. Il faut bien reconnaître que certains ont été soumis à un cumul de difficultés dans un environnement peu soutenant. Ce fût souvent le cas pour les adolescents, qui ont souffert de négligences ou de maltraitances pendant l’enfance, qui ont été exposés à la désorganisation ou à la violence de leur milieu familial, ou à l’indisponibilité des adultes de leurs foyers d’accueil [24] … Faute de pouvoir faire appel à une relation sécurisante dans un tel contexte stressant, leur « système d’attachement » fortement activé, a pu générer une forte angoisse [25]. Les bouleversements liés à la pandémie ont d’ailleurs pu être assimilés à ceux provoqués expérimentalement par la « situation étrange » du dispositif mis au point par M Ainsworth [25]. Il a été montré que la sécurité de l’attachement aux parents prédit le déploiement d’attitudes prosociales et de fait l’instauration de relations sécures avec les pairs, alors que les adolescents amenés à développer un style d’attachement anxieux se montrent plus vulnérables. Leur haut niveau de stress interpersonnel, couplé à de faibles capacités de régulation émotionnelle les exposent alors à être débordés par les manifestations de leur angoisse, à se laisser gagner par un découragement dépressif, à avoir recours à des mécanismes d’évitement phobique ou à des montages addictifs [10].

2.2.2.1. La persistance d’affects anxio-dépressifs

La persistance d’affects anxio-dépressifs qui se traduit souvent par une idéation suicidaire envahissante, des scarifications extensives, voire l’absorption massive de médicaments interroge les pédopsychiatres d’astreinte dont la fréquence d’interventions depuis un an s’est beaucoup accrue, notamment dans les unités d’urgence pédiatriques [6], [18]. Certains sont surpris par la persistance de la volonté d’en finir au-delà du passage à l’acte, quelle que soit la qualité de la prise en charge psychologique à l’hôpital [26]. Les professionnels intervenant dans les maisons d’adolescents, ou les consultants des CMP et CMPP recueillent pareillement la souffrance de ces adolescents qui se montrent en général, soulagés qu’ait été facilitée l’expression de leurs sentiments de dévalorisation, de la pression de leurs idées de suicide, mais aussi par le fait que leurs parents enfin avertis soient plus attentifs à leur égard et moins intolérants à leurs variations d’humeur. Il en résulte souvent une meilleure compréhension mutuelle et de fait moins de malentendus ou d’agressivité réciproque.

2.2.2.2. La recrudescence des phobies scolaires

La recrudescence des phobies scolaires au moment de la réouverture des collèges et des lycées a pu surprendre nombre de parents qui s’étaient réjoui du mieux-être de leurs enfants pendant les périodes de confinement. A vrai dire, dans un premier temps, tout s’est passé, comme si avec les mesures sanitaires, on avait, en quelque sorte, prescrit le symptôme « phobie scolaire » [27] à l’ensemble des élèves. La fréquentation des établissements était devenue éminemment dangereuse, les contacts avec les autres risqués. Or, pour certains adolescents, victimes de moqueries, voire de harcèlement, l’obligation de rester à la maison a été vécue comme si était décrété un arrêt des hostilités, un cessez-le feu, comme si on leur accordait enfin une trêve dans les humiliations subies au quotidien [8], [11]. Dans ces conditions, il n’est pas surprenant que la reprise ait été difficile. Cette période de retrait social, de mise à l’abri des regards des autres, de relativisation des exigences de performance qui leur a été accordée a plutôt eu pour effet de les fragiliser un peu plus. L’angoisse qui ne s’était pas manifestée pendant le confinement les a gagnés à nouveau chaque matin au point d’espérer trouver un prétexte pour être exemptés de cours et rester dans leur chambre. Le déclenchement d’une phobie scolaire n’est pas exclu si l’entourage familial, les amis et les enseignants ne prennent pas la mesure de leur angoisse et des violences qu’ils ont pu subir, ne se donnent pas les moyens de bien comprendre ce qu’ils ont vécu, et n’interviennent pas activement pour les rassurer et les soutenir. Existent évidemment d’autres cas de figure : le refus scolaire anxieux vient parfois révéler la réactualisation d’une angoisse de séparation ou une souffrance dépressive. Les chiffres du décrochage scolaire sont aussi en hausse [6]. Il semble d’ailleurs que les passages à l’acte et les menaces suicidaires soient plus fréquents dans la population habituellement discrète des « décrocheurs ».

2.2.2.3. Les troubles des conduites alimentaires

Les troubles des conduites alimentaires, en nette augmentation pendant les périodes de confinement, induits par le désœuvrement, l’ennui, et la trop grande accessibilité de la nourriture se sont plutôt estompés avec la reprise de la scolarité [17]. Mais force est de constater le nombre croissant de jeunes filles, souvent assez jeunes, qui ont dû être hospitalisées pour des tableaux sévères d’anorexie mentale, et qui occupent depuis un an plus de la moitié des lits dans les unités de médecine de l’adolescent [6]. On peut supposer que leur amaigrissement est passé inaperçu, faute de regard extérieur pendant les périodes de confinement, mais il est probable aussi que leur sentiment d’inadéquation relationnelle dans leur groupe d’amies leur soit apparu pleinement à la reprise des cours, après ce long temps de repli dans leur univers familier auquel elles sont en général restées nostalgiquement attachées. [28]

2.2.2.4. Différentes formes d’addiction

Différentes formes d’addiction ont pu s’installer dans le contexte pandémique et au-delà. On a pu dans un premier temps s’alarmer de la recherche compulsive d’informations (souvent erronées) véhiculées sur les réseaux sociaux. Les « théories du complot », mettant en cause des puissants supposés avoir déclenché cette pandémie pour servir leurs intérêts n’ont pas manqué de se propager aussi vite que le virus et convaincre les plus crédules [11]. Les adultes se sont surtout inquiétés d’un accrochage aux écrans, avec une réduction du temps de sommeil, une inversion du rythme nycthéméral, et surtout une indisponibilité relationnelle, voire un enfermement dans l’espace numérique [11], [12]. Certains grands adolescents ont semblé en risque de calquer leur mode de vie sur celui des hikikomori. Le retour à la réalité n’a pas toujours été simple pour quelques-uns d’entre eux qui paraissaient avoir choisi le monde virtuel au détriment des échanges sociaux en « présentiel ». La consommation d’alcool a pu augmenter dans les moments festifs marquant la fin du confinement, mais il reste difficile d’apprécier la poursuite des excès à distance [18]. Il en va de même pour l’usage du cannabis [17].

3. On retiendra en conclusion le rôle crucial des parents

Les relations intrafamiliales ont joué un rôle déterminant dès le déclenchement de la pandémie. Des échanges positifs avec les parents ont largement contribué à faciliter l’ajustement des adolescents à cette situation d’exception, et sont largement considérés comme constituant un important facteur de protection [5], [22]. Les bouleversements sociétaux, les incertitudes pour l’avenir, les angoisses corporelles inhérentes à la propagation du virus, les risques décuplés pour les personnes âgées, l’insolente résilience des nouvelles générations, les modifications du mode de vie de chacun, n’ont pas manqué de faire écho aux interrogations suscitées par les transformations corporelles et psychiques auxquelles l’adolescent est lui-même soumis. Dans ce moment critique généralisé, même s’il se gardait bien de le reconnaître directement, voire affirmait le contraire, il avait plus que jamais besoin de se sentir compris, protégé et rassuré. Il a souvent trouvé bénéfice à participer à des discussions avec les adultes, à faire part de ses ressentis, de ses craintes, de ses propres hypothèses [9], [12]. Il semble que les relations positives avec la mère aient eu un effet protecteur au regard des menaces dépressives, tandis que la bonne entente avec le père ait plus contribué à éviter les troubles du comportement [21]. Le maintien des liens amicaux via les divers modes de connexion à disposition a pareillement constitué un support précieux pour atténuer le sentiment d’isolement. D’où l’aide souvent décisive des incitations parentales pour des adolescents réservés ou introvertis, spontanément peu enclins à prendre des initiatives pour joindre leurs camarades et maintenir les liens avec eux [7]. Le souci affiché de la famille de rester ouverte aux autres, la reconnaissance de l’importance de cette ouverture pour chacun, mais plus encore pour les adolescents a pu compter pour atténuer les vécus d’enfermement à domicile, désamorcer les tentations de repli et faciliter le retour en classe et la reprise des activités extra-scolaires.

La vigilance des parents aux signes de souffrance de leurs enfants est tout autant précieuse, même s’ils se voient reproché leur inquiétude jugée excessive. Il n’est certes pas facile pour eux de différencier les fluctuations de l’humeur banales à l’adolescence de l’installation plus profonde d’un vécu dépressif, et ce d’autant que peuvent primer l’irritabilité, l’agressivité et autres manifestations « caractérielles ». Ils peuvent à juste titre se rassurer quand ces réactions explosives sont brèves, très dépendantes de l’interlocuteur ou de causes déclenchantes repérables, quand ils constatent qu’elles ne sont pas foncièrement répétitives, et sont accessibles rétroactivement à une certaine autocritique. À l’inverse, quand la tension s’accroît, quand les conflits deviennent quotidiens, les propos violents, l’incompréhension mutuelle à son comble, une ouverture relationnelle s’impose avec un possible recours à un professionnel qui pourra jouer un rôle de tiers et contribuer à apaiser les malentendus et désamorcer l’escalade d’affrontements stériles et épuisants. Le médecin généraliste consulté aura le souci de rechercher la présence, d’idées de suicide, d’un recours extensif à des gestes autovulnérants ou à des procédés autocalmants [29] quasi-masochistes, d’un profond sentiment d’infériorité, d’angoisses massives pouvant se systématiser sous différentes formes de phobie sociale, s’annuler grâce au recours à une restriction alimentaire drastique, ou s’apaiser par une consommation de substances à visée sédative… Il lui revient aussi de sensibiliser les parents à la souffrance sous-jacente à toutes ces expressions jugées intempestives, de les aider à ne pas aggraver cette souffrance par des jugements à l’emporte-pièce, des reproches, des mesures punitives, ni par la démonstration culpabilisante de leur accablement ou de leurs propres difficultés. Il s’agit de faciliter la prise de rendez-vous auprès d’un praticien ou d’une équipe ayant une expérience reconnue dans le domaine de la psychopathologie de l’adolescence. On connaît l’importance des premières rencontres et de l’aménagement du cadre thérapeutique [30], de l’engagement du consultant, mais aussi de l’évaluation des facteurs de risque et de protection[31]. Un grand nombre d’adolescents en quête de limites et d’idéal trouvent un apaisement salutaire dans la fréquentation d’un groupe thérapeutique avec médiation [32]. Tout doit être fait pour faciliter une alliance de travail avec l’adolescent, même et peut-être surtout quand il s’avère nécessaire de préconiser une prescription de psychotropes, et a fortiori une hospitalisation en urgence. On ne saurait négliger l’accompagnement des parents pendant toute la durée des soins. Ils ont eux aussi besoin d’être soutenus pour parvenir à, accepter les difficultés de leur adolescent et au besoin réfléchir sur la nature des interactions qui se sont tissées autour des symptômes. La prise de conscience de leur forte implication et de l’impact de leurs réponses se fait souvent plus facilement dans le cadre d’un groupe de paroles [24]. On rappellera enfin que pour faciliter l’accès à l’information et aux ressources, un espace dédié à la santé mentale pendant l’épidémie de COVID-19 a été créé sur le site internet de Santé publique France permettant de recenser les sites de référence ainsi que les dispositifs d’aide à distance, classés selon les thématiques et par population [19]

Déclaration de liens d’intérêts

Les auteurs déclarent ne pas avoir de liens d’intérêts.

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