D’après nos confrères de la revue Nature, la seconde phase de l’enquête très attendue sur la source du Sars-CoV-2 a été discrètement suspendue par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), arguant que le climat politique actuel s’oppose aux tentatives de mener des études clés en Chine.
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Le point clé ici était l’hypothèse, d’abord étudiée par l’OMS, que le virus se serait échappé d’un laboratoire chinois. Une théorie considérée comme « extrêmement peu probable ». Comme le dit un article paru le 14 février dernier dans Nature [1], évoquant la déception du monde scientifique, il est important de comprendre comment précisément le virus a infecté les gens pour prévenir de futures épidémies. « Mais sans accès à la Chine, l’OMS ne peut pas grand-chose pour faire avancer les études, déclare à la revue le Dr Angela Rasmussen, virologue à l’université du Saskatchewan (Saskatoon, Canada), ils ont vraiment les mains liées, surtout dans le climat politique actuel. » Certes, en janvier 2021, une équipe internationale d’experts menée par l’OMS a pu se rendre – après force négociations – à Wuhan, où le virus de la Covid-19 a été détecté princeps. En collaboration avec des chercheurs chinois, l’équipe a cherché à comprendre quand et comment le virus aurait pu apparaître.
La politique dans le monde a entravé les progrès dans la compréhension des origines de la Covid-19
Après cette première phase de l’enquête de l’OMS, l’équipe a publié un rapport en mars 2021 [2] sur quatre scénarios possibles – le plus probable étant que Sars-CoV-2 se propage des chauves-souris aux humains, peut-être par l’intermédiaire d’une espèce intermédiaire. La première phase devait être suivie d’une deuxième, approfondie, pour déterminer ce qui s’est passé en Chine et ailleurs.
Mais deux ans après ce voyage très médiatisé, l’OMS abandonne. « Il n’y a plus de phase deux, a déclaré à Nature le Dr Maria Van Kerkhove, épidémiologiste, qui suit la Covid-19 à l’OMS. L’OMS prévoyait que le travail se fasse par phases, mais le plan a changé, la politique dans le monde a entravé les progrès dans la compréhension des origines de la Covid-19. »
Piéger des chauves-souris
Que faire alors s’il n’est plus question de retourner enquêter en Chine et dans ses laboratoires ? Réponse : les chercheurs entreprennent des travaux pour établir une chronologie de la propagation initiale du virus, ce qui suppose :
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de piéger les chauves-souris dans les régions limitrophes de la Chine pour faire des recherches sur ces mammifères volants porteurs de virus étroitement liés au Sars-CoV-2 ;
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des études expérimentales pour tenter de déterminer lesquels de ces animaux sont sensibles au virus et pourraient en être les hôtes ;
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des tests d’eaux usées et d’échantillons de sang archivés, collectés dans le monde fin 2019 et début 2020.
Toutefois les chercheurs sont pessimistes. Ils estiment qu’il s’est passé trop de temps pour leur permettre de recueillir certaines données et preuves nécessaires à la détermination de l’origine du virus.
En fait, laisse entendre Nature, il n’est pas très étonnant que l’OMS stoppe la deuxième phase de l’enquête des origines du virus Sars-CoV-2. De nombreux chercheurs pensent que l’abandon de l’OMS est lié au contentieux causé avec la Chine début 2020, lorsque des membres de l’administration du président Donald Trump ont affirmé sans fondement que le virus provenait d’un laboratoire chinois. Des agents du renseignement américain ont par la suite reconnu qu’ils avaient commencé à enquêter sur cette hypothèse et cela a fuité un peu partout dans le monde. On rappellera quand même que la ville de Wuhan, où les premiers cas sont apparus fin 201 9, abrite le Wuhan Institute of virology, un laboratoire de haute sécurité qui travaille sur les coronavirus. Les responsables chinois se sont même demandé si le virus provenait de l’intérieur des frontières du pays, croit savoir Nature.
Aller au marché de Wuhan ?
Le contentieux s’est alourdi quand la Chine a entendu que l’OMS avait reçu de ses états membres, en mai 2020, la demande d’une enquête scientifique pour identifier comment la pandémie avait commencé. L’engagement avec la Chine dans la recherche des origines s’est rapidement effondré et des tensions vives sont apparues quand le groupe d’experts de l’OMS a débarqué à Wuhan.
Au retour, dans son rapport final de mars 2021 [3], l’OMS a conclu qu’il était extrêmement improbable que le virus se soit accidentellement échappé d’un laboratoire. Mais cette seule allusion à un incident de laboratoire – même improbable – créait un point de discorde pour les chercheurs et officiels chinois, selon un des membres de l’équipe. Peu après, l’OMS expliquait aux états membres ce que serait la suite de son enquête.
Les étapes proposées comprenaient l’enquête sur les marchés commercialisant de la viande d’animaux sauvages à Wuhan, considéré comme l’épicentre de la pandémie, et dans les environs, et les fermes qui approvisionnaient ces marchés, ainsi que des audits des laboratoires dans la région où les premiers cas avaient été identifiés.
Mais les responsables chinois ont rejeté les plans de l’OMS, contestant particulièrement la proposition d’enquêter sur les laboratoires. Le ministère chinois des Affaires étrangères a même argué que la proposition de la seconde phase de l’OMS n’était pas acceptée par tous ses états membres et qu’elle n’avait pas à enquêter sur un point que le rapport de la première phase avait déjà jugé extrêmement improbable !
En août 2021, les membres de l’équipe de la mission originale ont publié un article de commentaires dans Nature [4] appelant à une action rapide sur les thèmes de recherche proposés pour retracer les origines du virus, craignant que la phase deux n’ait pas lieu. « C’est en effet ce qui s’est passé », constate le Dr Marion Koopmans, virologue (CHU Erasmus, Rotterdam), qui faisait partie de la mission à Wuhan et a cosigné cet article.
Une enquête mal gérée ?
Nature a recueilli l’avis du Dr Gerald Keusch, du National emerging infectious diseases laboratory (université de Boston). Pour lui, comme pour nombre de spécialistes, dès le début l’enquête sur les origines a été mal gérée mondialement – y compris par la Chine. L’OMS aurait dû créer une relation de travail positive avec les autorités chinoises plutôt que laisser se répandre des propos délétères.
Selon le Dr Maria Van Kerkhove de l’OMS, son directeur général le Dr Tedros Adhanom Ghebreyesus n’a jamais rompu le dialogue avec la Chine pour l’encourager à être plus ouverte et à partager des données. L’OMS a contacté le Centre chinois de contrôle et de prévention des maladies (équivalent des CDC américains) à Pékin pour tenter d’établir une collaboration. « Ne pas pouvoir travailler avec nos collègues là-bas, c’est vraiment une frustration profonde », regrette-t-elle. Selon Nature, le ministère chinois des Affaires étrangères n’a pas répondu à ses demandes de commentaires.
En novembre 2021, l’OMS a créé le Groupe consultatif scientifique d’experts sur les origines des nouveaux agents pathogènes (Sago - Scientific advisory group for the origins of novel pathogens) qui a rédigé une proposition [5] pour mener des études sur l’origine des futures épidémies et qui a naturellement commencé à étudier les quelques données sur l’origine du Sars-CoV-2.
Une autre étude menée par des chercheurs chinois évoque des traces du Sars-CoV-2 en janvier et février 2020 sur le marché des fruits de mer de Huanan à Wuhan, qu’auraient fréquenté plusieurs des premiers patients ayant déclaré la Covid-19 [6]. Des échantillons ont également été prélevés dans les eaux usées, les égouts, sur les portes, les étals de marché et sur le sol.
Conclusion provisoire
Les spécialistes avancent l’hypothèse que le virus a probablement été excrété par les humains, et ainsi transmis entre eux. Pour autant la théorie d’une transmission à l’humain par une espèce animale reste sur la table en tant qu’anthropozoonose.
Références
- 1.www.nature.com/articles/d41586-023-00283-y.
- 2.www.who.int/publications/i/item/who-convened-global-study-of-origins-ofsars-cov-2-china-part.
- 3.www.who.int/news/item/30-03-2021-who-calls-for-further-studies-data-onorigin-of-sars-cov-2-virus-reiterates-that-all-hypotheses-remain-open.
- 4.www.nature.com/articles/d41586-021-02263-6.
- 5.www.who.int/publications/m/item/scientific-advisory-group-on-the-originsof-novel-pathogens-report.
- 6.Gao G, Liu W, Liu P et al. Surveillance of SARS-CoV-2 in the environment and animal samples of the Huanan Seafood Market. Biological Sciences. 2022. 10.21203/rs.3.rs-1370392/v1. [DOI]

