UN CRI D’ALARME
À la fin du XIXe siècle, la mortalité infantile cause des ravages effroyables dans les grandes villes du Québec. Un nombre considérable d’enfants ne vivent même pas une année. À cet égard, certaines données statistiques des villes de Montréal et de Québec sont révélatrices (1). À Montréal, en 1899, on compte 2 071 morts pour 7 715 naissances, soit un taux de 26,8 %. Les statistiques de la ville de Québec pour la même année sont encore plus significatives : sur 1 332 naissances, on compte 665 morts, soit un taux de 49,9 %.
Pour vraiment réaliser l’horreur de la situation démographique québécoise, mentionnons, à titre comparatif, certains chiffres concernant la mortalité infantile pour l’année 1900 dans quelques grandes villes de l’extérieur du Canada (2) : à Londres, on compte 19 910 morts pour 131 278 naissances, soit un taux de 15,2 %, tandis qu’à Paris, on fait état de 6 303 morts sur 56 673 naissances, soit 11,1 %, et qu’à New York, on relève 15 413 morts sur 79 903 naissances, soit 18,3 %.
Dans une communication présentée à la Société médicale de Montréal, le docteur Edmond Dubé, professeur à la faculté de médecine de l’Université Laval (succursale de Montréal) rapporte qu’en 1900 : « L’enfant qui naît a moins de chances de vivre une semaine qu’un vieillard de 90 ans, [... et] moins de chances de vivre une année qu’un vieillard de 80 ans » (3).
LA GASTROENTÉRITE
À l’époque, les maladies infectieuses, dont la diphtérie, la scarlatine et la rougeole, règnent souvent à l’état endémique (4). Parmi ces nombreuses maladies infectieuses, il en est une qui tue, à elle seule, plus d’enfants que toutes les autres : l’entérite secondaire à l’alimentation des nouveau-nés par du lait de vache contaminé. Un véritable empoisonnement. Tous les médecins s’accordent sur la supériorité de l’allaitement, mais à Québec comme à Montréal, on constate une trop forte tendance pour l’allaitement artificiel à l’aide du biberon « meurtrier ». Il n’est pas facile de dissiper les préjugés populaires. Ainsi, on accepte comme tout à fait naturel qu’au cours de l’année 1898, à Montréal, 1 349 enfants meurent de gastroentérite, dont 1 238 avant l’âge d’un an (3) (figure 1).
Figure 1).
Source : Deuxième rapport annuel de l’Hôpital Sainte-Justine. 1909, page 29
La diarrhée sévit pendant toute l’année, mais elle est particulièrement intense et fatale pendant les mois d’été. Un changement majeur s’impose : la traite du lait à la ferme devrait être faite de manière aseptique et la stérilisation, de rigueur. Malheureusement, il faudra attendre bien longtemps pour voir apparaître une réglementation sur la vente de lait de vache qui répond à ces critères!
LA CONTAMINATION PAR LE LAIT
À la ferme et dans les laiteries
Dans les étables insalubres, la traite du lait est presque toujours effectuée par des personnes n’ayant aucune notion élémentaire d’hygiène. Le lait est versé dans des vaisseaux, chaudières et bidons à peine lavés et exposés aux mouches. Il faut aussi trouver des moyens efficaces pour obtenir, de la part des producteurs de lait, l’assurance d’une livraison de lait convenable. Or, les conditions dans lesquelles se trouvent les fermes qui expédient du lait à Montréal sont abominables, ce qui fait que : « Le lait contient du fumier, de l’urine, des poils, des poux, des vers, du pus et beaucoup d’autres saletés. […] 90 % du lait vendu par les fermiers est un aliment sale, contaminé et dangereux… Un véritable bouillon de culture! » (5).
Il y a de bons producteurs de lait, consciencieux d’offrir un produit de qualité qui n’aurait pas fermenté et qui ne contiendrait pas de germes. Malheureusement, leur bon lait ne vaut pas plus sur le marché que le mauvais lait. Comme les affaires sont les affaires, il y en a d’autres, peu soucieux de bien faire. Pour eux, « …peu …importe que la mortalité infantile soit considérable ou non, pourvu qu’ils encaissent de gros bénéfices » (6). Certains de ces laitiers malhonnêtes vont même jusqu’à modifier la teneur du lait, en y additionnant du sucre brun pour laisser croire à une abondance de crème, ou en y ajoutant du sel pour en augmenter le poids. Il faut donc corriger à tout prix cette situation par l’embauche d’inspecteurs du gouvernement en nombre suffisant et d’une compétence reconnue pour surveiller la production par l’éducation et la persuasion ou alors par de fortes amendes aux récidivistes.
À la gare et à bord du train
Invraisemblable mais vrai, le lait est distribué en ville sans aucune précaution. Une fois livré à la gare des chemins de fer, il est exposé au soleil jusqu’à son départ pour la ville. Les trains n’étant pas pourvus de réfrigérateurs, le lait est tout simplement entreposé dans des wagons et réexposé au soleil à son arrivée à la ville jusqu’à ce que les laitiers aillent le chercher. C’est ainsi que la presque totalité du lait apporté à la ville est déjà vieux de 24 à 36 heures au moment de sa distribution aux portes par les laitiers. Ce lait commercial laissé à la chaleur pendant plus de 24 heures peut facilement devenir un véritable poison pour les petits enfants. Même pasteurisé, il devrait être refroidi très rapidement et conservé au froid pour être acceptable : « ce qui est souvent impossible dans les familles pauvres, encore faut-il qu’il soit utilisé dans les 24 heures » (1).
LA GOUTTE DE LAIT
« Le seul remède c’est l’éducation de chacune des mères, à tour de rôle, sous les yeux des médecins, dans les dispensaires de gouttes de lait » (7). C’est devant un contexte démographique et social alarmant, particulièrement chez les Canadiens français de Montréal, qu’est fondée la première Goutte de Lait au Québec.
En 1892, le docteur Pierre Budin est le premier à avoir l’idée de la création de consultations de nourrissons dans son service. Chef de la clinique d’obstétrique à l’Hôpital de la Charité à Paris, il reçoit au moins une fois par semaine les enfants qui y sont nés afin d’encourager les mères à allaiter autant que possible. En 1901, il fonde la Ligue contre la mortalité infantile pour lutter par tous les moyens contre l’ignorance et la misère qui touchent tant de jeunes enfants. Le docteur Isaie Cormier, médecin des enfants malades à l’Hôpital Notre-Dame, y voit même une priorité plus grande que celle de doter Montréal d’un hôpital pour enfants (2). Pour ce faire, il faut installer des dépôts de lait dans les quartiers pauvres de la ville, sous la surveillance de personnes compétentes pour contrôler l’approvisionnement et la distribution du lait.
Même s’il n’appartient pas au monde médical, le lieutenant-colonel Jeffrey Hale Burland fonde la première Goutte de Lait à Montréal en 1901. Celle-ci a son siège au Montreal Foundling and Baby Hospital de l’avenue Argyle, au centre-ville de Montréal. Le 5 juillet 1901 s’ouvre à Montréal un autre dispensaire pour la distribution gratuite de lait pur préparé pour les enfants pauvres. Situé sur la rue Ontario, il restera en fonction pendant une période de 261 jours. Malheureusement, à cause d’un manque de moyens financiers, les services du dispensaire de la rue Ontario sont interrompus en dépit d’une réduction considérable du taux de mortalité (de 10 % par rapport à 37,9 % pour les autres enfants de la ville [8]).
Les dispensaires Goutte de Lait sont à tort l’objet de critiques sévères de la part du grand public qui prétend qu’on y favorise l’alimentation au lait de vache au détriment de l’allaitement maternel. Au contraire, la Goutte de Lait : « visait surtout les enfants nourris au sein, et ce n’est qu’incidemment lorsque le lait de la mère devenait insuffisant que l’on donnait les règles à suivre pour l’alimentation mixte et le sevrage » (9). À la Goutte de Lait de l’Enfant-Jésus à Montréal, les mères qui optent pour le lait artificiel reçoivent leur panier de biberons de lait homogénéisé et stérilisé industriellement à l’autoclave en échange des biberons vides de la veille. L’approvisionnement de lait pour une ville est aussi important que son approvisionnement d’eau, témoignera le docteur Dubé (8). Le but de ces Goutte de Lait ne comprend pas seulement le mode d’alimentation des bébés, mais encore l’instruction des mères sur l’hygiène infantile. Un médecin de l’époque écrit : « Nous voudrions que tout enfant Canadien français, après sa visite à l’église pour le baptême, passe par la consultation pour qu’on y enregistre son poids et sa taille exacte et qu’ensuite ce poids et cette taille soient enregistrés chaque semaine » (10).
CONCLUSION
La baisse du taux de mortalité infantile ne vient pas seulement de la création des dispensaires Goutte de Lait. Grâce à l’intervention des médecins hygiénistes, il y aura eu une amélioration progressive des conditions sanitaires et sociales de la population canadienne-française dans les grandes villes. Ainsi, dès 1910, des visites régulières des fermes de la région de Montréal sont organisées au cours desquelles les inspecteurs s’efforceront d’éduquer les fermiers. À partir de 1916, la surveillance de la pasteurisation du lait sera devenue capitale. L’instauration de consultations prénatales gratuites suivies de consultations pour nourrissons sera également fructueuse. Les résultats obtenus seront prodigieux : entre les années 1900–1904 et 1965–1969, le taux de mortalité infantile passera de 274,7 à 19,9 cas pour 1 000 naissances (11), un moment mémorable dans l’histoire médicale pédiatrique canadienne-française, avec ses misères et ses réussites au cours du siècle dernier.
RÉFÉRENCES
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- 11.Gaumer B, Desrosiers G, Keel O. Québec. Les Presses de l’Université; Laval: 2002. Histoire du Service de santé de la ville de Montréal, 1865–1975. [Google Scholar]

