RÉSUMÉ
Les lignes directrices canadiennes recommandent la prise de décision partagée aux femmes de moins de 50 ans qui envisagent de passer des examens de dépistage du cancer du sein. Les infirmières peuvent les épauler dans le processus de décision. La présente étude de cas, menée selon une approche pré-test/post-test auprès d’une seule participante, a mesuré le changement survenu dans le conflit décisionnel vécu par une femme de moins de 50 ans ayant reçu du soutien à la décision pour choisir de subir ou non une mammographie de dépistage. Avant l’étude, cette femme, âgée de 44 ans, présentait un risque de cancer du sein dans la moyenne et vivait un conflit décisionnel. Elle a obtenu un score de 1 sur 4 au test SURE, indiquant qu’elle n’était pas bien informée, que ses valeurs n’étaient pas clairement définies et qu’elle ne se sentait pas bien soutenue. Après avoir reçu le soutien d’une infirmière formée pour l’aider à choisir de procéder ou non à une mammographie de dépistage du cancer du sein, elle a obtenu un score de 4 au test SURE, un signe d’absence de conflit décisionnel. La participante a gagné la confiance nécessaire pour prendre une décision éclairée qui respecte ses valeurs, le soutien à la décision lui ayant permis d’améliorer ses connaissances et d’apaiser son conflit décisionnel.
CONTEXTE
Au Canada, le cancer du sein est le type de cancer le plus fréquent chez les femmes, avec un taux de prévalence sur 25 ans de 19 % (Canadian Cancer Statistics Advisory Committee/Comité consultatif des statistiques canadiennes sur le cancer, en collaboration avec la Société canadienne du cancer/Canadian Cancer Society, Statistique Canada/Statistics Canada et l’Agence de la santé publique du Canada/Public Health Agency of Canada, 2022). Selon les estimations, en 2022, plus de 28 000 femmes ont reçu un diagnostic de cancer du sein et 5 500 en sont décédées. Les facteurs de risque les plus courants sont le sexe, le fait d’avoir plus de 50 ans (les femmes de 60 à 69 ans sont les plus touchées), la ménopause tardive, la nulliparité, les antécédents familiaux de cancer du sein, l’exposition des seins à des radiations, et la présence du gène BRCA1 ou BRCA2 (Momenimovahed et Salehiniya, 2019). Le dépistage par mammographie permet de détecter le cancer du sein chez les femmes asymptomatiques (Yu et al., 2020).
Le Groupe d’étude canadien sur les soins de santé préventifs recommande de procéder à une mammographie de dépistage tous les 2 à 3 ans chez les femmes de 50 à 69 ans qui ne présentent pas un risque accru de cancer du sein (Klarenbach et al., 2018). Pour les femmes de 40 à 49 ans dont le risque se situe dans la moyenne, la décision de subir un examen de dépistage est complexe et mal assurée (Keating et Pace, 2018). Chaque personne doit prendre en considération les risques et les avantages possibles, de même que ses propres valeurs et préférences personnelles (Maes-Carballo et al., 2021). Une revue systématique récente des lignes directrices sur le dépistage du cancer du sein a recommandé la prise de décision partagée afin que les soins demeurent axés sur la personne, mais elle rapporte également que « la prise de décision partagée n’est pas suffisamment mise de l’avant dans les lignes directrices cliniques pratiques sur le cancer du sein et les déclarations de consentement » (p. 883; Maes-Carballo et al., 2021).
Le Groupe d’étude canadien sur les soins de santé préventifs recommande également aux professionnels de la santé d’appliquer l’approche de décision partagée lorsqu’une femme de moins de 50 ans envisage de passer une mammographie (Klarenbach et al., 2018). Dans ce processus, la personne et le ou les professionnels qu’elle consulte prennent des décisions ensemble en se fondant sur les données les plus à jour sur les options, les avantages et les risques, tout en tenant compte des valeurs de la personne dans l’évaluation des caractéristiques de l’intervention proposée et de ses résultats (Legare et al., 2011). Sur 10 000 femmes dans la quarantaine qui feront des examens de dépistage annuels pendant 10 ans, 147 recevront un diagnostic de cancer du sein invasif (1,47 %), 32 en mourront (0,3 %) et 3 décès pourront être évités grâce au dépistage par mammographie (0,03 %; Keating et Pace, 2018). La mammographie de dépistage est donc associée à une réduction du risque relatif de mortalité d’environ 8 % chez les femmes ayant entre 39 et 49 ans (Keating et Pace, 2018). Malgré tout, le fait de commencer tôt le dépistage par mammographie peut causer des torts inutiles; pour 10 000 femmes, on parle de 6 130 résultats faux positifs à la mammographie (61,3 %), 700 biopsies du sein non nécessaires (7,0 %) et 28 cas de surdiagnostic (0,3 %). Les femmes n’accordent pas toutes la même valeur aux risques et aux bénéfices de la mammographie, ce qui entraîne un conflit décisionnel quant à la meilleure ligne de conduite à adopter (O’Connor, Jacobsen et Stacey, 2002; Pillay, MacGregor, Featherstone et Hartling, 2018). Dans les cas de dépistage du cancer du sein, l’aide à la décision « pourrait améliorer la qualité de l’information transmise aux patientes et rendre la prise de décision partagée plus simple et pratique » (p. 1815; Keating et Pace, 2018).
Les outils d’aide à la décision constituent une intervention efficace pour faciliter la prise de décision partagée. Ils permettent d’expliciter la décision à prendre, de donner de l’information sur les bénéfices et les risques de l’option envisagée, et de choisir la meilleure option correspondant aux valeurs et aux préférences des patientes (Stacey et al., 2017). Ces outils améliorent également la qualité des décisions prises par les patientes, ainsi que le processus de prise de décision en tant que tel, et la communication entre patiente et clinicien. Une revue systématique et une méta-analyse d’outils Web d’aide à la décision conçus pour faciliter le dépistage du cancer du sein ont montré une amélioration des connaissances des patientes, ce qui leur permettait de faire un choix éclairé et d’apaiser le conflit décisionnel (Yu et al., 2020). Autre détail: les outils d’aide à la décision n’ont pas modifié le regret par rapport à la décision ou les intentions des femmes par rapport au dépistage.
Le principal objectif de la présente étude était de mesurer le changement du conflit décisionnel après qu’une femme de moins de 50 ans a pu utiliser un outil d’aide à la décision dans le cadre d’une séance de coaching afin de choisir de passer ou non des examens de dépistage du cancer du sein. L’objectif secondaire était d’évaluer la qualité du coaching (ou encadrement) décisionnel.
MÉTHODOLOGIE
Devis de l’étude
L’étude de cas unique était conçue selon une approche expérimentale pré-test/post-test guidée par le Modèle d’aide à la décision d’Ottawa (MADO; Polit et Beck, 2021; Stacey et al., 2020). Ce devis expérimental à un seul sujet sert à tester une intervention auprès d’un seul participant (Krasny-Pacini et Evans, 2018; Perdices et Tate, 2009). Elle permet d’adapter une intervention fondée sur des données probantes aux besoins particuliers de la personne prenant part à l’étude, ce qui est particulièrement utile lorsque l’intervention sera ensuite appliquée dans la pratique clinique. L’étude a reçu l’approbation du comité d’éthique de la recherche de l’Université d’Ottawa (no NSG6133/6533).
Cadre théorique
Le Modèle d’aide à la décision d’Ottawa (MADO; Stacey et al., 2020) a été utilisé pour cerner les besoins décisionnels de la participante, choisir les interventions de soutien, et déterminer comment en mesurer le résultat. Confrontées à des décisions difficiles, les femmes sont susceptibles de vivre un conflit décisionnel, c’est-à-dire une incertitude quant à la ligne de conduite à adopter devant différentes options s’accompagnant de risques et de résultats incertains, ainsi que de torts et de bénéfices éventuels qui ne présentent pas la même valeur pour tous. Le conflit décisionnel peut également se manifester lorsque des facteurs modifiables viennent compliquer la décision, par exemple « un manque de connaissances, des attentes irréalistes, des valeurs mal définies, des hésitations exprimées par d’autres personnes, la pression sociale, l’absence de soutien, le manque de confiance en soi et le manque de ressources » (p. 571; O’Connor et al., 2002). Chez les personnes envisageant de passer des examens de dépistage du cancer, le score de référence moyen pour le conflit décisionnel est de 31 sur 100, ce qui est supérieur au seuil cliniquement significatif (Garvelink et al., 2019). Les recommandations formulées dans les lignes directrices de soins de santé amènent parfois les patientes à vivre un conflit décisionnel, étant donné que leurs valeurs ne sont généralement pas prises en compte lorsque sont abordées les recommandations des lignes directrices. Comme le précise le Modèle d’aide à la décision d’Ottawa, offrir du soutien (ex. outils d’aide à la décision, coaching décisionnel) pour répondre aux besoins décisionnels améliore la qualité des décisions prises par les patients (Stacey et al., 2020). Le soutien à la décision exige: a) d’établir un lien de confiance et d’encourager une communication interactive; b) de clarifier la décision et d’inviter la personne à participer au processus; c) d’évaluer les besoins décisionnels; d) de répondre aux besoins par des mesures personnalisées (ex. en donnant de l’information, en vérifiant la compréhension, en précisant les valeurs personnelles, en discutant des rôles décisionnels, en accompagnant la personne dans sa réflexion, en mobilisant les ressources); e) d’examiner les besoins décisionnels et de faciliter les progrès de la prise de décision. Dans l’équipe de soins, les infirmières sont bien placées pour offrir du soutien décisionnel (Olling, Steffensen, Berry et Stacey, 2021).
Cadre de l’étude et admissibilité
La présente étude a été réalisée dans le cadre d’un cours de sciences infirmières des cycles supérieurs à l’Université d’Ottawa. Chaque étudiant ou étudiante devait recruter une personne aux prises avec un conflit décisionnel de nature médicale ou sociale. Pour être admissible à l’étude de type pré-test/post-test, la personne devait être une femme ayant entre 40 et 49 ans, savoir lire et parler l’anglais, présenter un risque dans la moyenne de développer un cancer du sein (c.-à-d. n’avoir aucun antécédent familial de cancer du sein ou de mutation génétique BRCA1 ou BRCA2, et n’avoir jamais reçu de radiothérapie à la poitrine), et vivre un conflit décisionnel par rapport aux examens de dépistage par mammographie. Le recrutement se faisait par bouche-à-oreille.
Interventions
Une infirmière autorisée offrait du soutien sous forme de coaching en utilisant aussi un outil d’aide à la décision. Le coaching décisionnel, une approche non directive appliquée par un professionnel de la santé dûment formé, permet de guider la prise de décision (Stacey et al., 2020). Une revue systématique a montré que, lorsque le coaching décisionnel s’accompagnait d’information fondée sur des données probantes (comme un outil d’aide à la décision), les patientes amélioraient leurs connaissances et se sentaient mieux informées sans vivre aucun effet négatif (ex. regret décisionnel, anxiété; Jull et al., 2021). L’infirmière avait reçu la formation sur le coaching décisionnel dans un cours des cycles supérieurs à l’Université d’Ottawa dédié aux aspects théoriques et pratiques de l’accompagnement des patients qui doivent prendre des décisions de nature médicale ou sociale. Dans le cadre de ce cours, l’infirmière avait complété le Tutoriel de soutien à la décision d’Ottawa, disponible en ligne pour le grand public, et dont on sait déjà qu’il permet d’améliorer les connaissances (Boland et al., 2019).
L’outil d’aide à la décision choisi pour l’intervention à l’étude s’intitulait « Breast Cancer Screening: When Should I start Having Mammograms? ». Créé par Healthwise, cet outil est accessible gratuitement pour le grand public dans les provinces de la Colombie-Britannique, de l’Alberta et de la Saskatchewan (HealthLine, 2023; HealthLinkBC, 2023; MyHealth.Alberta.ca Network, 2023). Il est conçu pour les femmes présentant un risque de cancer du sein dans la moyenne et vise à les aider à décider si elles préfèrent passer ou non une mammographie dès la quarantaine ou plutôt attendre la cinquantaine. La dernière mise à jour de l’outil date de 2022 et la qualité en a été évaluée à l’aide des normes du collaboratif International Patient Decision Aid Standards (IPDAS); l’outil devait satisfaire à: a) 7 critères sur 7 pour être considéré comme un outil d’aide à la décision; b) 8 critères sur 8 pour favoriser la prise de décisions impartiales; c) 4 autres critères sur 4 pour favoriser la prise de décisions impartiales plus précisément au sujet du dépistage ou des examens diagnostiques (Patient Decision Aids Research Group/Groupe de recherche sur les outils d’aide à la décision, 2023; Stacey et Volk, 2021). L’outil de Healthwise a été choisi pour la présente étude à cause de son excellente cote IPDAS et de son accessibilité pour les femmes canadiennes. La participante a rempli l’outil lors de la séance de coaching décisionnel, mais elle aurait pu le faire de manière autonome au préalable.
Instruments de mesure
Le test SURE à 4 items a été choisi pour détecter le conflit décisionnel. Comme il est conçu pour l’application clinique, il peut cerner les besoins décisionnels variables; c’est aussi l’une des issues décisionnelles préconisées dans le Modèle d’aide à la décision d’Ottawa (MADO; Legare et al., 2010; Stacey et al., 2020). Le test SURE est utilisable pour toutes les décisions de santé; il explore quatre des principaux besoins décisionnels: l’incertitude, le niveau d’information, la clarté des valeurs et le soutien à la prise de décision. Un score de 4 sur 4 correspond à une absence de conflit décisionnel. L’outil, déjà validé au préalable pour vérifier qu’il permettait bien de dépister les patients aux prises avec un important conflit décisionnel, présente une fiabilité modérée (Legare et al., 2010). Il arrive tout de même à distinguer adéquatement les femmes confrontées à un conflit décisionnel et celles qui ont déjà pris leur décision (p<0,0001). L’exactitude générale du test SURE était de 90,1 % (IC à 95 %, de 87,8 à 92,4), pour une sensibilité de 94,3 % (IC à 95 %, de 78,9 à 99,0) et une spécificité de 89,9 % (IC à 95 %, de 87,1 à 92,0). (Ferron Parayre, Labrecque, Rousseau, Turcotte et Legare, 2013).
La version brève de l’outil d’aide à la décision (Decision Support Analysis Tool ou DSAT-10) a été utilisée pour mesurer la qualité du soutien offert par l’infirmière dans l’enregistrement audio (Stacey, Taljaard, Drake et O’Connor, 2008). Le DSAT 10 comporte 10 items pour lesquels un score élevé correspond à une qualité élevée; il aborde notamment l’incertitude, les discussions concernant le moment où intervient la décision et les étapes du processus décisionnel, l’évaluation des connaissances (options, bénéfices, risques), les interventions visant à combler les lacunes dans les connaissances, la discussion quant à l’importance des risques et des bénéfices, le rôle privilégié dans la prise de décision et les influences extérieures, et les mesures permettant de répondre de la bonne façon aux besoins de soutien). Il s’agit d’un outil validé qui permet d’évaluer les différents types d’interventions (ex. l’utilisation ou non d’outil d’aide à la décision); des scores élevés indiquent une amélioration de la satisfaction par rapport au lien patient-médecin et sont associés à baisse du conflit décisionnel (Guimond et al., 2003). Comparativement à d’autres instruments d’observation, le DSAT 10 donne plus de détails sur les comportements qui réduisent le conflit décisionnel (Butow et al., 2010).
Procédure
En préparation à la séance de coaching décisionnel, l’infirmière avait fourni par courriel à la participante un document graphique intitulé « Should I be screening for breast cancer? » (Devrais-je passer des examens de dépistage du cancer du sein?) à examiner ensemble le jour de l’intervention (Canadian Cancer Society/Société canadienne du cancer, 2021; voir la figure 1). Ce faisant, l’infirmière voulait lui transmettre de l’information de base avant de remplir l’outil d’aide à la décision de Healthwise. L’infirmière et la participante ont eu un entretien virtuel où l’infirmière a demandé à la participante de fournir son consentement écrit et verbal pour participer à l’étude et d’accepter que l’intervention soit enregistrée. Le test SURE a ensuite été administré pour la première fois afin d’obtenir les données de référence de base (Legare et al., 2010) avant la séance de coaching décisionnel, guidé par l’outil de Healthwise (Breast Cancer Screening: When Should I start Having Mammograms, 2022). L’infirmière a enregistré la séance et a présenté les étapes suivantes. Tout de suite après la séance, l’infirmière a administré de nouveau le test SURE à 4 items. Une copie de l’outil rempli a été remise à la participante à titre de référence.
Figure 1.
Outil d’aide à la décision de la Société canadienne du cancer
Analyse
Le changement survenu dans le conflit décisionnel après l’intervention de soutien a été déterminé par comparaison des scores de référence (pré-test) et de ceux obtenus grâce à l’outil SURE à 4 items (post-test; Legare et al., 2010). Le contenu de l’enregistrement de l’interaction infirmière-participante a été analysé selon les principes de l’outil Decision Support Analysis Tool (DSAT-10; Stacey et al., 2008). La première auteure a écouté l’enregistrement à de multiples reprises pour confirmer la présence des critères du DSAT-10 et noter les citations justifiant le score accordé. Les résultats ont ensuite été évalués par la deuxième auteure.
RÉSULTATS
La participante était âgée de 44 ans; elle présentait un risque de cancer du sein dans la moyenne, n’avait pas d’antécédents familiaux connus de cancer du sein ou de mutation génétique (BRCA1, BRCA2), et n’avait jamais reçu de traitements de radiothérapie à la poitrine. Elle est mariée et vit au sein d’une famille recomposée avec ses deux filles de 17 et 19 ans, et sa belle-fille de 14 ans. La participante prenait d’elle-même la décision de passer des tests de dépistage du cancer du sein et ne subissait aucune pression extérieure. Avant l’intervention, elle a admis n’avoir pas tellement examiné les différentes options; elle a dit: « Si on passe en revue mes antécédents familiaux, il n’y a pas de cancer du sein dans ma famille, alors ce n’est pas quelque chose qui me préoccupe. » Rien ne la forçait à prendre sa décision rapidement.
Besoins décisionnels avant l’intervention
La participante a obtenu un score de 1 sur 4 au test SURE avant l’intervention (voir tableau 1). Elle était d’avis que le dépistage était le meilleur choix pour elle, mais après lui avoir posé d’autres questions, certains besoins décisionnels ont été cernés: elle n’avait pas l’impression d’avoir assez de connaissances sur le sujet, ne savait pas exactement ce qui était le plus important pour elle et ne se sentait pas soutenue. Elle a dit avoir quelques connaissances sur la mammographie pour dépister le cancer du sein, mais considérait « que c’est toujours une bonne chose d’être mieux informé » des différentes options possibles.
Tableau 1.
Résultats obtenus au test SURE par une femme envisageant de passer une mammographie de dépistage
| Avant l’intervention | Après l’intervention | |
|---|---|---|
| Êtes-vous CERTAIN de ce qui constitue le meilleur choix pour vous? | 1 | 1 |
| Est-ce que vous connaissez les bénéfices et risques de chacune des options? | 0 | 1 |
| Avez-vous le sentiment de savoir ce qui est le plus important pour vous à l’égard des risques et bénéfices? | 0 | 1 |
| Avez-vous suffisamment de soutien pour faire votre choix? | 0 | 1 |
| Score TOTAL | 1 | 4 |
| Un score total < 4 indique la présence d’un conflit décisionnel significatif sur le plan clinique. |
Soutien à la décision
Pendant la séance de coaching, l’infirmière s’est servie d’un outil d’aide à la décision. Elle a d’abord établi un lien avec la participante et a précisé quelle était la décision à prendre, c’est-à-dire commencer le dépistage par mammographie dès maintenant ou attendre la cinquantaine. Elle a ensuite invité la femme à remplir l’outil créé par Healthwise en 2022 (Breast Cancer Screening: When should I start having mammograms). En s’aidant de l’outil, l’infirmière a présenté les différentes options, les résultats possibles et la probabilité qu’ils surviennent. Elle a expliqué les risques et les avantages à commencer le dépistage dans la quarantaine plutôt que d’attendre la cinquantaine. L’outil comprend aussi une section donnant le point de vue d’autres femmes ayant vécu l’expérience. La participante a fait un exercice de clarification des valeurs sur une échelle en 7 points, en classant par rang d’importance ses préférences et ses valeurs relativement au dépistage par mammographie. Pour elle, le plus important était d’éviter un faux positif à la mammographie, de ne pas avoir à faire une biopsie ou d’autres examens, et de ne pas devoir trop s’inquiéter de la présence d’un cancer du sein à un âge précoce. En général, ces valeurs l’aiguillaient davantage vers un report du dépistage. Elle a répondu correctement aux 3 questions du test de connaissances intégré à l’outil d’aide à la décision.
Besoins décisionnels après l’intervention
Après avoir rempli l’outil, la participante a choisi de ne pas subir de mammographie pour l’instant. En général, elle était d’avis que les risques associés au dépistage précoce dépassaient les bénéfices. Ainsi, sa décision avant et après avoir rempli l’outil demeurait inchangée. À la fin de la séance, elle a affirmé: « je suis parfaitement sûre » et « j’ai reçu de l’information de très bonne qualité ». Au questionnaire SURE post-test, elle a obtenu un score de 4 sur 4, ce qui indique l’absence de conflit décisionnel et de besoins décisionnels non comblés (voir le tableau 1). À la question lui demandant si elle connaissait les avantages et les risques de chaque option, la participante a répondu: « Au début, j’avais l’impression de tout savoir, mais maintenant, mes connaissances sont beaucoup plus étendues et je peux répondre oui en toute confiance. » Grâce à l’outil d’aide à la décision, la participante a enrichi ses connaissances sur les possibles risques, bénéfices et limites de la mammographie. Ces connaissances lui ont permis de se sentir plus en confiance par rapport à sa décision à la fin de l’intervention. Elle a dit qu’elle continuerait de faire son auto-examen des seins pour l’instant et qu’elle consulterait son médecin si elle remarquait des changements.
Qualité du coaching décisionnel
L’intervention a duré 32:07 minutes, incluant le temps passé à remplir ensemble l’outil d’aide à la décision. L’évaluation de l’enregistrement audio de la séance de coaching a donné un score de 10 sur 10 au questionnaire DSAT-10.
DISCUSSION
Le coaching décisionnel faisant appel à un outil d’aide à la décision a permis de renforcer la décision de passer ou non une mammographie de dépistage; la participante a dit ellemême se sentir confiante, bien informée et sûre de sa décision. Ces résultats vont dans le même sens que ceux des autres recherches sur les outils d’aide à la décision et le coaching décisionnel (Jull et al., 2021; Stacey et al., 2017). Avant l’intervention, la participante admettait ne pas avoir assez d’information sur les avantages et les risques du dépistage du cancer du sein. Une revue systématique des besoins qui se manifestent lorsqu’on doit prendre une décision de nature médicale ou sociale a fait ressortir cinq besoins décisionnels parmi les plus fréquemment rapportés, dont le fait de se sentir mal informé au sujet des avantages, risques et autres résultats ou caractéristiques d’une option donnée (Hoefel et al., 2020). L’intervention a permis, d’une part, d’améliorer les connaissances de la participante quant aux risques et aux bénéfices du dépistage du cancer du sein que présentait l’outil d’aide à la décision, et d’autre part, de clarifier ses valeurs par des questions explicites, ce qui l’a aidée à se sentir confiante par rapport à sa décision.
Le Groupe d’étude canadien sur les soins de santé préventifs ne recommande pas la mammographie de dépistage pour les femmes ayant entre 40 et 49 ans; toutefois, cette recommandation doit être modulée en fonction de la valeur que chaque femme accorde aux possibles avantages et risques (Klarenbach et al., 2018). Bien qu’un petit nombre de femmes bénéficierait d’un dépistage précoce, elles seraient encore plus nombreuses à en subir des conséquences négatives (ex. surdiagnostic, faux positifs; Keating et Pace, 2018; Klarenbach et al., 2018). Le coaching guidé par outil d’aide à la décision a permis à la participante d’acquérir les connaissances dont elle avait besoin, et de clarifier ses propres valeurs et préférences. Ce type d’outil améliore considérablement les connaissances des femmes sur le dépistage par mammographie, leur permettant de faire un choix éclairé et de régler leur conflit décisionnel (Yu et al., 2020).
On ignore jusqu’à quel point l’infographie de la Société canadienne du cancer s’est révélée utile, étant donné que la participante vivait toujours un conflit décisionnel après l’avoir consulté (Canadian Cancer Society/Société canadienne du cancer, 2021). Bien qu’informatif, ce document donne des renseignements de base sur le dépistage par mammographie en fonction du groupe d’âge sans aborder la complexité de la décision à prendre pour les femmes de 40 à 49 ans. Il recommande toutefois aux femmes de discuter avec leur médecin des avantages, risques et limites de la mammographie. Dans la présente étude, l’outil d’aide à la décision s’est révélé utile, car il a permis de structurer l’information sur les différentes options, de clarifier les valeurs de la participante par rapport aux résultats ou caractéristiques des différentes options, et de donner des exemples de cas d’autres femmes. Les conclusions de la présente étude confirment les conclusions des recherches précédentes, c’est-à-dire que les outils d’aide à la décision apportent de l’information sur les options, leurs risques et leurs bénéfices, et qu’ils aident à clarifier les valeurs par rapport aux caractéristiques ou aux résultats des possibles des différentes options. La recherche montre également que ces outils sont plus efficaces que les pratiques usuelles pour soutenir la prise de décision lorsqu’il faut peser le pour et le contre des risques et des avantages (Stacey et al., 2017).
Guidée par le Modèle d’aide à la décision d’Ottawa (MADO), l’infirmière réalisant l’intervention de coaching décisionnel a cerné les besoins de la patiente, trouvé des mesures de soutien pertinentes pour elle et évalué ses issues décisionnelles. En fait, l’infirmière a accompagné la participante à toutes les étapes du processus de décision. Par exemple, elle a également clarifié la décision à prendre et le moment le plus opportun pour le dépistage, et donné de l’information fondée sur des données probantes pour répondre aux besoins décisionnels de la participante, tout en l’aidant à préciser ses valeurs par rapport aux caractéristiques des différentes options qui s’offrent à elle (Jull et al., 2021; Zhao et al., 2022). Le coaching décisionnel est utile également pour les femmes qui envisagent une hystérectomie; en outre, les patients et patientes le considèrent comme nécessaire pour surmonter les obstacles à la prise de décision partagée (Joseph-Williams, Elwyn et Edwards, 2014; Kennedy et al., 2003).
La séance de coaching guidé par un outil d’aide à la décision était complète et l’information fournie était pertinente; cependant, il a fallu beaucoup de temps pour passer l’outil en revue. De l’avis des cliniciens, le temps est l’entrave la plus fréquente à la prise de décision partagée (Pieterse, Stiggelbout et Montori, 2019). Toutefois, dans une revue systématique des obstacles à la prise de décision partagée dans les milieux cliniques achalandés, deux études seulement ont rapporté des difficultés en lien avec la durée de l’intervention (Legare et al., 2018). De plus, une revue récente des outils d’aide à la décision a montré qu’il n’existait aucune différence dans la durée de la séance si l’outil était utilisé avant ou pendant la consultation; en tout, l’intervention dure 1,5 minute de plus que les soins usuels (Stacey, Lewis et al., sous presse). Si l’outil d’aide à la décision utilisé dans la présente étude devait être intégré à la pratique clinique, les femmes de 40 à 49 ans pourraient le recevoir à l’avance pour se préparer à la discussion plutôt que de le lire avec l’infirmière pendant la séance de coaching décisionnel.
La formation des professionnels de la santé est un autre aspect essentiel pour améliorer la prise de décision partagée dans la pratique clinique (Natalie Joseph-Williams et al., 2021; Legare et al., 2018). Dans la présente étude, la personne offrant le coaching décisionnel avait reçu la formation nécessaire en suivant un programme en ligne accessible dans le cadre d’un cours universitaire des cycles supérieurs. Le programme, dont l’accès est gratuit, est utilisé par plus de 6 000 professionnels de la santé; il a prouvé son efficacité à améliorer les connaissances sur l’aide à la décision (Boland et al., 2019). Il est souvent combiné à des ateliers de perfectionnement des compétences (Murray, Stacey, Wilson et O’Connor, 2010; Stacey, O’Connor, Graham et Pomey, 2006). Pour être concluante, la prise de décision partagée nécessite également le soutien de la direction et l’intégration de la prise de décision partagée aux idéaux, politiques et procédures de l’organisation (Natalie Joseph-Williams et al., 2021; Legare et al., 2018). C’est une approche qui convient bien, par exemple, aux organisations qui offrent des soins axés sur le patient et sur la famille, ou aux organisations qui veulent favoriser la participation des patients dans la prise de décision. De plus, les organisations doivent s’assurer qu’elles disposent des ressources nécessaires (ex. formation en prise de décision partagée et accès aux outils d’aide à la décision) pour mettre en œuvre l’approche de décision partagée dans les programmes cliniques.
CONCLUSION
Dans la présente étude pré-test/post-test à cas unique, le coaching décisionnel faisait appel à un outil d’aide à la décision pour aider une femme à choisir le moment où commencer le processus de dépistage du cancer du sein. L’intervention a permis de résoudre son conflit décisionnel et d’améliorer sa confiance par rapport à sa décision, en plus de renforcer la qualité de la décision, puisqu’elle a pu enrichir ses connaissances et choisir l’option qui était conforme à ses valeurs. Les conclusions de la présente étude vont dans le même sens que les données sur l’utilisation d’outils d’aide à la décision pour le dépistage du cancer du sein. Elles s’accordent également aux lignes directrices du Groupe d’étude canadien sur les soins de santé préventifs, qui recommandent la prise de décision partagée (entre la patiente et le clinicien) pour décider de commencer ou non le dépistage du cancer du sein chez les femmes de 40 à 49 ans. D’autres recherches seront nécessaires pour déterminer à quel point cette intervention de soutien à la décision peut être généralisée pour les femmes qui ne présentent pas un risque élevé de cancer du sein, mais envisagent de passer des examens de dépistage. De plus, il faudrait voir si, en remettant l’outil d’aide à la décision en préparation à la séance de coaching, le temps serait utilisé à meilleur escient.
RÉFÉRENCES
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