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. 2007 Dec;23(14):1121–1123. [Article in French]

Et votre cœur, docteur ?

Lyall A Higginson 1
PMCID: PMC2652001

Il y a quelques semaines, je m’informais de la vie d’un associé avant le début d’une réunion. Il concluait la conversation en me relatant deux semaines de repos au chalet avec sa femme et ses enfants. Il était sur le point de me confier « la longueur du brochet que j’ai échappé » quand il s’est arrêté et m’a demandé : « As-tu pris deux semaines de vacances cette année ? » J’ai parlé de quelques longues fins de semaine passées avec ma famille et d’un arrêt de trois jours qui conclurait bientôt un congrès à Vienne, en Autriche. Il m’a interrompu : « Je veux dire deux semaines de suite. » Incapable de me souvenir d’un tel phénomène depuis dix ans, j’ai admis qu’il venait de me coincer.

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Dr Lyall A Higginson

En fait, je pense que nous sommes trop nombreux à nous être acculés nous-mêmes au pied du mur en raison de notre éthique de travail. La majorité d’entre nous n’auront pas deux semaines de vacances consécutives l’an prochain, et ce n’est sûrement pas bon pour la santé, qu’il soit question de cœur, d’estomac, de nerfs ou de santé mentale.

C’est là l’une des nombreuses ironies de nos vocations respectives : nous détectons le stress malsain chez les autres, mais sommes aveugles à celui que nous subissons. Pourtant, les infirmières, les résidents et les médecins du Canada vivent un stress très élevé. Nous faisons partie d’une bombe à retardement nationale en milieu de travail qui, d’après Maclean’s (le 15 octobre 2007) coûte chaque année à l’économie 33 milliards de dollars en perte de productivité et des milliards de plus en frais médicaux. Les sinistres conséquences pour notre bien-être seront inévitables si nous poursuivons dans la même voie encore longtemps.

Le système de santé change à une vitesse vertigineuse en raison d’une croissance sans précédent du savoir médical et de la technologie. Internet contribue à informer le public des questions d’or-dre médical. Ce phénomène se reflète dans des besoins et des attentes qui ne faisaient pas partie de notre quotidien il y a dix ans, lorsque la distraction la plus agaçante provenait peut-être d’un téléavertisseur. Croiriez-vous que la « Blackberriite » a déjà été remplacée par la « sonnanxiété », selon laquelle les accros s’en-nuient de leur appareil de communication et imaginent qu’un membre fantôme vibre pendant qu’ils sont sous la douche ou au lit ! D’après le docteur BJ Fogg du laboratoire de technologie persuasive de l’université Stanford (Palo Alto, États-Unis), ces personnes ont l’impression que « le téléphone fait partie d’eux et qu’ils sont incomplets sans lui ». J’espère que ces pauvres âmes consulteront un thérapeute au plus vite.

Ajoutez à cette invasion technologique les effets des perspectives politiques et subventionnaires incertaines, les problèmes personnels et la perception troublante selon laquelle les médecins qui admettent avoir besoin d’aide sont parfois stigmatisés pour leur prévoyance et leur courage.

Ce sont des constats qui nous préoccupent tous. N’importe quelle personne bien informée peut faire des choix santé, et si le savoir était le seul facteur déterminant d’une bonne issue, les professionnels de la santé demeureraient à l’avant du peloton. Ce n’est toutefois pas le cas. En particulier, nous devons nous inquiéter de la manière dont notre communauté affronte la détresse. L’épuisement professionnel, la surconsommation d’alcool et l’usage de drogues sont des réalités que nous vivons quotidiennement. Nous pouvons pourtant adopter de nombreuses mesures pour transformer une situation au potentiel négatif en situation positive, à la fois pour nous et pour nos patients.

Médecins, guérissez-vous les uns les autres

Sachez qu’il y a de l’aide pour vous. Des médecins se spécialisent dans le traitement d’autres soignants. (La docteure Mamta Gautam, psychiatre d’Ottawa dont la pratique atteint tout le Canada grâce à ses séminaires inspirants, est de celles-là. Consultez le site <www.drgautam.com> et vous verrez qu’il y a vraiment de l’aide et de l’espoir à portée de la main.) Vous devriez avoir un mentor ou un collègue à qui vous pouvez vous confier avant que votre situation personnelle devienne incontrôlable. Ne faites pas comme les patients qui vous exaspèrent parce qu’ils attendent d’être à moitié morts avant de passer votre porte. Certains médecins attendent avant d’agir parce qu’ils craignent un refus de la part de leurs assurances, la discrimination du permis ou le rejet des comités hospitaliers. D’autres pensent ne pas avoir le temps d’être malades ou ne s’aperçoivent tout simplement pas qu’ils sont incommodés par une véritable maladie.

Commençons à respecter nos propres conseils sur l’importance du sommeil, de l’exercice, d’une bonne alimentation et du temps passé à décompresser. Soyez conscient de vos propres symptômes et rendez-vous compte qu’en demandant de l’aide, vous faites preuve de force. Laissez-moi adapter le conseil de Polonius, dans Hamlet : « Ceci par-dessus tout : sois vrai envers toi-même; et, comme le quart de nuit suit le quart de jour, ceci doit s’en suivre que tu ne pourras être faux envers quelconque patient. »

Si un collègue venait vous voir parce qu’il a un problème, vous réagiriez avec sympathie, compréhension et soutien. C’est exactement ce à quoi vous devez vous attendre. Dans son site Web, l’Association médicale canadienne (AMC) possède d’excellentes ressources sur nos besoins de santé physique et mentale. Elles traitent du stress, des problématiques homme-femme et des programmes de réadaptation et peuvent également être adaptées à la vie des infirmières, des chercheurs et des techniciens. (Vous trou-verez un exemple parmi tant d’autres à <www.cma.ca/index.cfm/ci_id/3202/la_id/2.htm>).

L’AMC entreprend également un projet novateur qui tirera profit de ses recherches sur l’épuisement professionnel des médecins. Selon le docteur Todd Watkins, directeur du bureau des services professionnels : « La médecine est l’endroit parfait pour risquer de se perdre. Vous êtes récompensé pour vos sacrifices. Sous bien des aspects, ce peut être une ergomanie, une intoxication au travail... à une époque où on ne dispose même pas d’assez d’effectifs dans notre système. » La nouvelle étude sur la santé des médecins du Canada a maintenant été envoyée à 8 000 médecins du pays. Elle vise à créer la première évaluation de base sur notre état de santé, d’après tout un spectre de perspectives. De plus, les résultats serviront de base à une évaluation des besoins. L’AMC pourra nous fournir des programmes, des ressources et des services adaptés par l’entremise de son Centre pour la santé et le mieux-être des médecins et de ses partenaires du Réseau canadien de santé des médecins. Les résultats seront publiés en 2008, bien avant le congrès international sur la santé des médecins qui aura lieu l’automne prochain à Londres, en Angleterre.

Le temps d’une réévaluation

Comme vous l’avez sûrement remarqué, un changement fondamental se produit lentement dans l’attitude de certains Canadiens envers leur emploi. Dans la société, on s’est mis à parler et à publier davantage au sujet de l’importance de trouver un équilibre entre le travail et la vie privée. Je ne peux m’empêcher d’esquisser un sourire ironique lorsque j’entends dire que de nouvelles recrues ont pris la décision consciente de mettre ce précepte en pratique et de mieux s’occuper d’elles-mêmes. Elles veulent une période de vacances convenable et vont au centre sportif après leur quart de travail, souvent sous les grognements réprobateurs mais étouffés de quelques-uns d’entre nous parmi les plus âgés, qui devrions pourtant être en train de faire la même chose. (En passant, ce n’est pas pour rien qu’on appelle parfois ces centres les clubs de santé.) Parmi mes résolutions du Nouvel An, j’essaierai moi-même de les juger moins durement !

La Société canadienne de cardiologie cherche à améliorer les conditions de travail des médecins à chaque étape de leur carrière parce que notre préoccupation dominante consiste à offrir des soins médicaux de qualité aux Canadiens. Notre objectif ultime sera compromis si nos propres effectifs sont crevés à cause d’un stress excessif, de journées et de nuits trop longues, d’un manque de ressources et de ce champ de pratique si exigeant que j’appelle la « gardologie ». Peut-être devrions-nous tous investir dans des vacances ininterrompues de deux semaines chaque année, planifiées longtemps d’avance, et renforcer notre système de jumelage pour remplacer nos collègues. Que les responsables de la gouvernance en viennent à comprendre que c’est le nouveau visage de la médecine et qu’ils adaptent le financement et les stratégies d’effectifs de manière à tenir compte de notre besoin de recharger nos batteries.

En qualité de médecins, nous sommes responsables de nous aider les uns les autres à demeurer en santé, motivés et dynamiques. Si nous ne pouvons faire ce que nous prêchons, nous enverrons le mauvais signal à nos patients et aux décideurs des gouvernements du pays. Si vous avez besoin d’aide et ne savez pas vers qui vous tourner, vous pouvez m’écrire, à lhiggins@ottawa-heart.ca. Si je ne possède pas les compétences pour vous aider, je trouverai quelqu’un qui les a.

L’année tire à sa fin

C’est ma dernière conversation au coin du feu pour 2007, et je veux transmettre un message à la fois simple et bien senti. Qu’en cette fin d’année, vous célébriez Noël, Hanoukkha, Eid al-Adha, Kwanzaa ou un sentiment de paix après le Diwali, je vous souhaite la santé, le bonheur et du temps avec votre famille et vos amis (et aussi le cadeau de quelques jours de congé !)

P.S. : Il paraît que le brochet mesurait trois pieds, mais je n’en crois pas un mot !


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