Skip to main content
Elsevier - PMC COVID-19 Collection logoLink to Elsevier - PMC COVID-19 Collection
editorial
. 2020 Aug 17;147(10):593–594. [Article in French] doi: 10.1016/j.annder.2020.07.010

Hygiène : la vraie, la fausse au temps de la Covid

Hygiene: Fact and fiction in the Covid era

J Revuz 1
PMCID: PMC7430294  PMID: 32819744

L’épidémie de coronavirus est l’occasion d’une mise en œuvre de mesures d’hygiène ; elle est aussi l’occasion d’une réflexion sur ce qu’est l’hygiène. Hygie fille et collaboratrice d’Esculape est chargée de conserver et améliorer la santé ; les autres filles d’Esculape sont plutôt dédiées à la lutte contre la maladie installée. Le rôle d’Hygie est donc avant tout de prévention et, dans son acception première, prévention des infections microbiennes. Lorsqu’on parle d’hygiène – sans qualificatif – c’est de l’hygiène microbienne qu’il s’agit. En effet, à côté de celle-ci on a introduit de multiples hygiènes : alimentaire, dentaire, sexuelle – on se souvient de la répression anti-masturbation –, mentale (!). La liste est ouverte – tous les organes ont leur « hygiène » et l’accumulation de leurs recommandations dans une globale « hygiène de vie », serait suffisante pour ôter toute envie de prolonger son existence à celui qui s’appliquerait à les suivre toutes.

Mais l’hygiène antimicrobienne a aussi ses faux amis et rien n’est plus intéressant à ce point de vue que la liste des définitions données par le dictionnaire Larousse :

  • « Ensemble des principes, des pratiques individuelles ou collectives visant à la conservation de la santé, au fonctionnement normal de l’organisme ». On a déjà largement élargi le concept au-delà de l’hygiène microbienne ;

  • « Ensemble des soins apportés au corps pour le maintenir en état de propreté ». Ici nous sommes dans la principale déviation du mot, effaçant la spécificité de la sous-spécialité médicale de lutte contre l’infection pour faire de l’hygiène le synonyme de propreté.

Stéphane Gayet, infectiologue et hygiéniste, dans une récente tribune du journal « Le Monde » écrit : « Le nettoyage, et qui plus est, la désinfection du sol de la cuisine, de la salle de bains et des toilettes ne sont pas des mesures d’hygiène : cela n’évite aucune infection. La toilette corporelle n’en est pas une non plus pour la même raison ». J’ajouterai volontiers à cette liste des gestes de « propreté » qui ne sont pas de l’hygiène, le lavage des mains après la miction et tant d’autres « rituels ». L’hygiène ainsi – mal-comprise devient une idéologie morale et sociale qui fait de la propreté une qualité de l’« honnête homme » – qui prend plusieurs douches par jour et change de sous-vêtements avec la même fréquence – par opposition à celui dont l’absence d’« hygiène » dénote une certaine absence de sens moral. Il est intéressant à ce sujet de remarquer la fréquence avec laquelle, la propreté revient dans les discours de la mendicité des transports en commun, comme si ce rappel était un signal d’identification potentielle au donateur comme dans la tradition littéraire classique du « pauvre mais honnête », « aux vêtements usés mais propres ».

Cette déviation du sens est très préjudiciable à la vraie hygiène : comment prendre au sérieux cette spécialité si on la retrouve dans le papier hygiénique, la serviette hygiénique, le rayon hygiène corporelle du supermarché ou de la pharmacie et dans toutes les manifestations individuelles et collectives de la propreté obsessionnelle dont les effets délétères ne sont pas que psychologiques : agressions cutanées de certains détergents, pollution de l’air des lieux de vie par des substances toxiques, etc. La liste est longue ; elle n’épargne pas l’activité médicale : le dermatologue doit constamment lutter contre l’idée que l’acné est liée à un défaut d’« hygiène corporelle » et les publicités qui ventent le « nettoyage profond » opéré par leurs produits contribuent à égarer les adolescents et leurs parents. Les abus de la propreté pourraient être en cause dans l’augmentation de fréquence des manifestations atopiques dans les pays riches à la stricte « hygiène corporelle » ; on appelle cela « l’hypothèse hygiéniste » double paradoxe puisque, d’une part, ce n’est pas vraiment l’hygiène qui est en cause et, d’autre part, imputer à l’hygiène des maladies alors que c’est sa fonction de nous en préserver doit faire trembler Esculape dans l’Olympe.

L’hygiène vraie sauve des vies, en particulier à l’hôpital où les notions de « sale » et de « propre » ont des définitions claires et des circuits séparés. On est cependant toujours frappé par la généralisation abusive de mesures hygiéniques indispensables, voire vitales dans certaines situations (collectivités a fortiori hospitalière, a fortiori en soins intensifs, a fortiori en secteur de greffe de moelle…). Transportées hors contexte, elles ne sont pas seulement inutiles, elles sont contre-productives et concourent alors à rejeter toutes les mesures d’hygiène faute d’avoir identifié une cible rationnelle. La protection contre le péril fécal ne peut être la même à Haïti en pleine épidémie de choléra et dans les beaux quartiers des métropoles européennes.

L’hygiène, en effet, impose des contraintes ; contraintes règlementaires et physiques mais aussi morales : les discours culpabilisants ne sont jamais très loin lorsqu’on parle d’infections nosocomiales ; récemment un haut responsable administratif a déclaré que les malades de la Covid étaient ceux qui enfreignait les restrictions du confinement. Ce n’est plus seulement la culpabilisation, c’est la maladie en tant que châtiment immanent des infractions aux règles d’hygiène.

Les contraintes individuelles relèvent d’une discipline d’autant mieux assumée qu’elle est rationnelle. Les contraintes collectives sont bien acceptées dans le cadre professionnel même lorsqu’elles sont pesantes (songeons aux personnels infirmiers dans les services de néonatalogie). Elles sont plus difficilement acceptées et acceptables lorsqu’elles concernent une population entière au cours d’une épidémie comme l’actuelle pandémie liée au corona virus. Faute d’un consensus universel d’experts – jamais atteint, les contraintes sont imposées et contrôlées par les « forces de l’ordre ». Cela ne contribue pas à les rendre populaires, ni à favoriser l’autodiscipline, d’autant que l’« hygiène » a déjà servi de prétexte à des mesures de privation de liberté par des régimes autoritaires. L’image de la police « agent d’hygiène » nourrit le complotisme. Il est d’autant plus remarquable, que le respect civique de consignes d’hygiène (la vraie) a été globalement assez bien respecté au cours de la première période de confinement, quitte à être démenti si la crise se prolonge ou se réplique.

Déclaration de liens d’intérêts

L’auteur déclare ne pas avoir de liens d’intérêts.


Articles from Annales De Dermatologie et De Venereologie are provided here courtesy of Elsevier

RESOURCES