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editorial
. 2020 Oct 3;1(4):323–325. [Article in French] doi: 10.1016/j.lpmfor.2020.09.019

COVID-19 — Journal de bord — 6/6/2020 : non, cette fois-ci, ce ne fut pas ma guerre !

COVID-19 – Logbook – 6/6/2020: No, this time it was not my war!

Denis Herbreteau 1
PMCID: PMC7532769

En effet, cette pandémie m’est passée au-dessus de la tête. Spécialiste de radiologie interventionnelle habitué aux urgences hémorragiques ou ischémiques cérébrales, je désirais me porter au combat face à ce petit monstre viral et continuer à figurer dans la lumière du héros sauvant des vies… Mais étant traité par anti-inflammatoires, je ne fus pas sélectionné, même pas pour aider au dépistage. Les patients non urgents avaient été déprogrammés, ainsi que les consultations et les contrôles radiologiques et plus curieusement, les urgences de ma spécialité ont spontanément fortement diminué. Mon seul acte d’héroïsme était d’arrêter de respirer quand je traversais le couloir scanner-COVID pour aller opérer dans mon bloc ! Attendant la vague qui devait nous submerger, je me suis retrouvé dans la situation ambiguë de continuer à travailler — mais beaucoup moins, et de pouvoir profiter des joies du jardin et du bricolage chez moi en famille. Jamais, depuis mes études en médecine, je n’avais profité et apprécié le printemps. J’étais tel un général remisé à l’arrière, envoyant ses troupes au front au cours de la grande guerre (la syphilis en moins)… d’autant plus que mes 2 enfants aînés étaient fort exposés comme médecins internes aux urgences et en pneumologie.

Je sais, je ne devrais pas dire médecins, mais docteurs juniors. C’est la nouvelle nomenclature désignant des jeunes mal payés, après 6 à 10 ans d’études supérieures et compliquées, qui sont pourtant les rouages indispensables au fonctionnement des services hospitaliers. Quand ils sont responsables de 16 lits de cancérologie, en travaillant 11 à 12 h/j, ce sont des médecins à part entière : mais quand il faut les rémunérer ce sont des étudiants en formation… beau tour de passe-passe. Ils sont passionnés et acceptent leur sort. Il est vrai que leurs aînés faisaient des gardes gratuites sans repos compensateur, qu’ils enchaînaient ensuite par une journée de travail « normal », parfois sans dormir. Le médecin « surhomme » mais sous la coupe d’une administration qui n’a de cesse de contrôler. Elle l’a déjà très amoindri.

Pendant ce temps-là, je lisais avec effroi les dégâts, pas seulement sanitaires, de cet être microscopique annoncé comme « devant rester en Chine » ou ne donner qu’une « grippette ». Nous vivions dans un état de terreur médiatique avec le décompte quotidien des morts. Imaginons la même psychose avec le décompte des 15 000 morts de la grippe saisonnière ou des 70 000 morts par an en France dus au tabac. Nous suivions les horreurs dans les EPHAD, avec nos vieux mourant de la COVID-19 ou se laissant glisser sans repère social et familial. Quelle perte de réalité !

Et avec la même belle impréparation qu’en 1914, où nos envahisseurs « allaient voir de quel bois les Français se chauffaient », les soignants ont été envoyés aux casse-pipe sans masque, tels les fantassins habillés de culottes garances pour être une plus belle cible. On donne des leçons au monde entier, mais où sont les rapports, que notre administration adore, concernant l’attitude à adopter devant une pandémie ? Les Asiatiques avec leur masque : ridicule, inutile. Masquons le manque ! Il est vrai que l’épisode du H1N1 a laissé une image d’une réaction disproportionnée des pouvoirs publiques. Heureusement, de nombreux médecins ont retrouvé des masques, non détruits, datant de l’époque de Madame Bachelot. Ils ont pu un peu se protéger. Et là, il fallait se contenter de prescrire du paracétamol et si cela n’allait pas mieux d’appeler le 15 pour une « consultation » (sic) téléphonique… Impossible à accepter pour les médecins du terrain qui connaissent « leurs » patients et qui ont d’abord le devoir de soigner (et maintenant de faire des statistiques). Il fallait attendre la fin de l’épidémie pour prescrire selon l’avis de chercheurs déconnectés du patient, hors de la vraie spécialité.

Le « hors sol » si familier de l’administration est déjà revenu au galop, au travers de comité d’experts qui se sont autorisés à dicter des avis liberticides au droit inaliénable de la prescription médicale en âme et conscience. Les libertés médicales ont été rognées par ce pouvoir administrativo-hospitalier complaisamment relayé par nos collègues ne parlant que par études randomisées avec la bible de « l’evidence base medicine », sans voir les biais qui entachent ces études « incritiquables ». Petit souvenir : en 2009, les neuroradiologues français traitaient déjà les accidents vasculaires ischémiques cérébraux avec des stents (les mêmes qu’en 2020) qui capturaient le thrombus obturateur de vaisseaux cérébraux et responsable d’ischémie délétère pour le cerveau non irrigué ; cela sous les critiques acerbes de certains médecins, avec même des lettres dénonciatrices de dérives contraires aux recommandations de l’époque, figées dans le marbre de la bêtise. Notre but est de faire évoluer la science et l’on se heurte à des forces contraires ne reposant sur aucun support scientifique ! En 2014, un journal scientifique anglo-saxon très réputé, sans doute pour faire le « buzz » — l’histoire se répète — a publié 2 articles dont les conclusions étaient contre la thrombectomie. On nous a alors enjoint d’arrêter toute thrombectomie sans lire que les études ont été faites dans des centres de peu d’expérience, et avec du matériel que nous n’utilisions plus en France depuis longtemps ! Six mois plus tard, 4 études randomisées bien conduites ont montré que la thrombectomie est nettement supérieure ; et là il a fallu traiter tout le monde, sans que nos équipes soient suffisamment préparées et suffisamment nombreuses ! Toutes nos tentatives pour se préparer à cette prise en charge, concernant par an en France pas moins de 40 000 patients, avaient été, dans de la plupart des CHU, lettre morte… Notre passion de médecin nous a fait repartir au combat jour et nuit, laissant plusieurs collègues sur le champ de bataille.

Dans ma spécialité, depuis peu, un décret interdit d’utiliser un dispositif médical s’il n’est pas dans la liste des produits et prestations remboursables (LPPR), s’il n’est pas remboursé, si et si… Notre spécialité neuroradiologique interventionnelle a toujours évolué avec des produits sans une AMM puis un marquage CE, ni indication par l’industriel. Ainsi depuis 30 ans de la colle est utilisée dans les artères du cerveau. Nos Maîtres nous ont appris à utiliser les cyanoacrylates en modifiant leur polymérisation à volonté, pour occlure les communications vasculaires anormales. Nous n’avons pas attendu le législateur pour soigner les patients. Les parcours de neuro-radiologie interventionnelle (NRI) sont plein d’exemples qui ont permis de faire émerger des prises en charge novatrices, voire révolutionnaires (anévrismes intracrâniens rompus ou non, ischémie cérébrale aiguë ou chronique…). Cela positionne notre spécialité dans les pays leaders sur le plan international. Las, maintenant il va falloir attendre que les autres pays nous montrent le chemin avant de pouvoir apporter à nos patients les derniers soins modernes. Exit la NRI française. Si tout reste figé, alors ne pas avancer c’est reculer, et ce en quelques années seulement. La bureaucratie ne doit pas être un frein, elle devrait faciliter notre travail ; mais elle donne l’impression de se reproduire pour son propre compte et en attaquant le pouvoir médical. Autant d’administratifs au CHU de Tours que de médecins, internes compris ! Plus de 800 personnes à l’ARS de l’Est. Aux États-Unis, l’augmentation des médecins est de 150 % en 40 ans, celle des administratifs de 3200 %… Cette multiplication des intermédiaires de l’administration ne touche pas que notre cher pays [1]. La crise de la COVID a fait fi — partiellement et très temporairement — de la paperasserie et des pesanteurs pour que les médecins puissent réagir face à la pandémie avec l’aide de l’administration. Les deux doivent cohabiter, mais en rééquilibrant les forces.

En 1939, la fabrication des avions avait été décidée trop tardivement, les ennemis avaient « oser » employer d’autres techniques de guerre, les fourbes. En 2020, le virus ne devait pas passer nos frontières (comme un certain nuage radioactif ukrainien en 1986). Toujours une guerre de retard.

La France est classée parmi les pays les plus pessimistes du monde, juste devant l’Irak et l’Afghanistan ! En plus le Français est un râleur. Avant même d’atteindre le pic de l’épidémie de COVID-19, de violentes critiques se sont élevées pour attaquer le gouvernement, l’organisation administrative du système hospitalier. Pourtant, vu de l’étranger, la France est citée en exemple. Le New York Times dans un article du 26 mars parle de l’excellence du système de santé français, jugé comme « l’un des meilleurs systèmes du monde ». Le système de transfert des patients mis au point par la France en désengorgeant des réanimations a fait l’admiration et cela grâce à la centralisation étatique. En même temps les réanimateurs grâce à leur réseau ont ajustés leur traitement sans attendre les fameuses grandes, études faisant ainsi chuter la mortalité des patients graves.

Les 2 conceptions, là encore, peuvent donc cohabiter. Il faut juste laisser les intelligences différentes s’exprime…

Puis mes urgences sont revenues. Dimanche soir 23 h, un vasospasme intracrânien après hémorragie sous arachnoïdienne a nécessité une dilatation des vaisseaux intracrânien à l’aide d’un miniballon inflaté en endovasculaire pour passer de moins de 0,5 à 2,5 mm et éviter un infarcissement cérébral. Je n’avais plus de masque chirurgical, mais un masque banal, qui au bout de 5 min a rendu opaque de buée mes lunettes plombées de protection contre les rayons X, et qui, n’évacuant pas la chaleur, a détrempé la chemise de bloc sous le tablier plombé de 6 kg qui nous protège. Les rayons X servent à visualiser la montée de nos sondes dans les vaisseaux et le déploiement de nos dispositifs. J’ai été obligé de terminer avec le masque sous le nez ! Le mardi suivant, à 6 h, une thrombectomie intracrânienne chez une patiente COVID+ a nécessité des protections particulières qui ont retardé le geste. À la fin du geste, nous remarquons tous que je porte cette fois-ci le masque chirurgical classique et pas le FFP2 recommandé… Vous avez dit « risque de 2e vague » !

Serons-nous capables de tirer les bonnes conclusions de cette drôle de guerre pour enfin être prêt pour la prochaine, si proche ?

Rééquilibrons — en urgence — les pouvoirs entre : le médecin qui soigne et qui n’est plus écouté ; et l’administration adoubée par des médecins non soignants, l’une comme les autres « hors sol ».

Là est notre planche de salut.

Déclaration de liens d’intérêts

l’auteur déclare ne pas avoir de liens d’intérêts.

Référence

  • 1.Velut S. Coll. Tracts — Gallimard; Paris: 2020. L’hôpital une nouvelle industrie, le langage comme symptôme. [Google Scholar]

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