Abstract
Nous allons confronter la description scientifique du choléra et les mesures pour le prévenir et le guérir, avec celles qu’en écrit Giono dans son roman. Giono enrichit par la psychologie de ses personnages l’approche psychodynamique des réactions humaines face à une épidémie. Les affects déployés, la peur de la mort, la pulsion et le désir de vivre, les réactions de groupe, trouvent leur origine dans cette peur de l’inconnu, comme une réminiscence du trauma de la naissance où le désir suit la pulsion.
Mots clés: Choléra, Désir, Peur, Mort, Pulsion, Réaction de groupe, Topologie, Trauma
Abstract
We are going to confront the scientific description of the cholera and how to prevent and cure it, with the approach described by Giono in his writing. With the character's psychology, he chooses, the author enriches the human psychodynamic way to face the epidemic. The expanded affects, the fear of death, the drive and the willingness to live, the group reactions, originate in this fear of the unknown, as a remnant of the birth trauma, where the desire follows the drive.
Keywords: Cholera, Death, Desire, Drive, Fear, Group reaction, Topology, Trauma
1. Argument
Il s’agit dans ce travail d’évoquer, à l’heure de la pandémie du virus Covid-19, une autre pandémie, celle du choléra. Nous allons nous référer à ce qu’en disent les scientifiques puis nous attarder sur ce qu’en écrit en 1951 Jean Giono dans son roman Le hussard sur le toit. Giono romance à partir de ce qui est resté dans l’imaginaire populaire de la deuxième pandémie de choléra (1829–1837), pendant une période trouble de l’histoire de France, la monarchie de juillet, 1832.
Giono dans Le hussard sur le toit nous fait découvrir avec le regard de son héros, Angelo, comment le choléra bouleverse une société, met à l’épreuve son organisation pour trouver des solutions. Des toits de Manosque où il s’est réfugié pour ne pas être tué par la vindicte populaire qui cherche un coupable, il est accusé d’être un empoisonneur des fontaines, il voit par les fenêtres les intérieurs vidés de ses habitants, il entend les cris des vivants, il voit les gesticulations silencieuses des agonisants, il sent les odeurs des corps qui brûlent, il entend les cris des oiseaux et le bruit des tombereaux sur les pavés, etc.
La pandémie est un révélateur de notre être. Giono décrit dans ce roman les réactions face à la peur de la mort.
Nous allons essayer de circonscrire ce qui est à l’œuvre derrière ces réactions et ces affects, et réfléchir à ce qui les sous-tend.
2. Épidémies de Choléra [1]
Le choléra est une maladie strictement humaine. Elle se manifeste par des diarrhées gravissimes qui entraînent une déshydratation rapide et souvent mortelle. Elle est restée cantonnée en Asie du sud jusqu’au Moyen Âge. C’est Vasco de Gama qui décrit pour la première fois des épidémies de diarrhées cataclysmiques et rapidement mortelles à Calicut en Inde. Les explorateurs (Portugais, Hollandais, Français et Anglais) favorisent avec leurs vaisseaux la diffusion de la maladie.
Elle est due au Vibrio cholerae découvert par Koch en 1883 lors de la cinquième pandémie (1881–1896).
La première pandémie (1817–1824) débute à Calcutta et frappe l’Extrême-Orient ainsi que l’Afrique Orientale et l’Asie Mineure. La deuxième (1829–1837) repart du Bengale jusqu’à la mer Caspienne pour se diriger vers la Pologne, se répandre de la Mecque vers l’Égypte, l’Europe et les Amérique du Nord et Centrale. La troisième (1840–1860) repart de l’Inde et touche le Maghreb, la Russie avec un million de morts, l’Amérique du Nord jusqu’à la Californie. La quatrième (1863–1875) repart de l’Inde et touche l’Europe du Nord, la Belgique puis la France, la Mecque et l’Amérique du Sud. La sixième repart de l’Inde et se répand en Russie puis en Europe Centrale et Occidentale sans atteindre l’Amérique.
En 1937 puis en 1957, on constate de petites épidémies en Indonésie (îles Célèbes) dues à une souche particulière dite El Tor découverte en 1905 et considérée comme bénigne. La septième pandémie due à cette souche part de l’Indonésie en 1961, envahit l’Asie en 1962, le Moyen-Orient en 1965, puis en 1970 le continent africain. Cette nouvelle souche est moins virulente et plus apte à survivre dans l’environnement et sa diffusion est mondiale, probablement par les voyages aériens. Elle touche l’Amérique latine en 1991. C’est en Afrique que le choléra sévit de façon endémique.
En 1992, une nouvelle souche dérivée d’El Tor, le Vibrio cholerae O139, est identifiée, qui donne des formes plus sévères. Apparue au Bangladesh et en Inde, elle semble rester cantonnée en Asie.
Il faut trois ans pour parler d’élimination du choléra et les actions les plus rapides, outre une gestion moderne de l’eau, sont les soins, l’éducation et la neutralisation des sources de contaminations éventuelles. Renaud Piarroux, épidémiologiste, insiste sur les mesures politiques de précaution : maintenir la lutte pour limiter le risque de réémergence [16].
La France est donc touchée par la deuxième pandémie de choléra au printemps 1832 après la Russie en 1828, la Pologne, l’Allemagne, la Hongrie en 1831, Londres début 1832. Casimir Perier, né en 1777 à Grenoble, banquier et homme d’État français, régent de la Banque de France, président du Conseil du 13 mars 1831 jusqu’à sa mort due à l’épidémie de choléra en 1832 à Paris, est inquiet de la progression européenne du choléra. Il décrète des mesures de police sanitaire en réactivant entre autres les dispositions de la loi de 1822 sur les contrôles sanitaires aux frontières.
3. Facteurs épidémiques
3.1. L’homme infecté est le principal réservoir de vibrions
C’est en 1849 que William Budd (1811–1880), médecin épidémiologiste anglais, décrit des corps microscopiques dans des selles de cholériques qu’il présente comme des champignons. L’observation directe de l’agent responsable du choléra est faite en 1854 par l’anatomiste italien Filippo Pacini (1812–1883) qui décrit un vibrion recourbé. Mais ses travaux passent inaperçus à cause de la prédominance de la théorie des miasmes. En 1883, Robert Koch, qui n’est pas au courant des travaux de Pacini, isole et identifie un bacille incurvé qu’il nomme Kommabacillus, puis Vibrio comma ou bacille virgule. Il réussit la première culture pure du vibrion en 1884, soit trente ans plus tard. Il réussit à convaincre la communauté scientifique avec une théorie scientifique générale sur la nature, les mécanismes de transmission et les observations épidémiologiques des maladies infectieuses. En 1965, la bactérie est renommée Vibrio cholerae en hommage à Filippo Pacini.
L’homme peut être asymptomatique, malade, convalescent ou guéri, porteur sain plusieurs mois. Les vibrions colonisent exclusivement les intestins et sont évacués par les selles et les vomissements. Le contact des cadavres morts de choléra est très dangereux, notamment lors des toilettes du mort et de ses funérailles. Les vibrions survivent plusieurs jours dans les déjections humides et la sueur humaine.
L’épidémie est favorisée par la surpopulation et les grands rassemblements. Les pandémies le sont par les voyages en train, en bateau, en avion, en raison du grand nombre de passagers, et donc à l’occasion de déplacements militaires, commerciaux, touristiques, religieux.
Le choléra est une maladie qui se transmet par les mains souillées de vibrions, quand elles touchent des endroits de contact (poignées de portes, chasses d’eau), lors d’ingestions de boissons et d’aliments crus contaminés. La transmission par la sueur est possible dans des rassemblements avec promiscuités que sont les fêtes, les festivals, les funérailles. Le choléra peut aussi survenir lors de séismes, d’inondations, de famines ou de guerres quand l’hygiène fait défaut.
En principe, les épidémies de choléra ne se développent pas là où les règles d’hygiène sont respectées.
Une immunité naturelle s’acquiert rapidement en quelques jours mais elle disparaît en moins de trois mois. Un même individu peut donc contracter plusieurs fois le choléra mais pas lors d’une même épidémie [3].
3.2. L’eau est le réservoir permanent des vibrions
Les eaux saumâtres des deltas, des lagons et les eaux côtières riches en plancton, algues et plantes aquatiques, les rivières, sont des réservoirs potentiels de vibrions quand les tout-à-l’égout s’y déversent. Les vibrions peuvent se multiplier selon la pluviométrie. L’absence de stations d’épuration des eaux usées infestées, utilisées comme eau d’arrosage pour les cultures maraîchères de fruits et de légumes, en blocs de glace pour conserver les aliments, ou en glaçons pour rafraîchir les boissons, participe à sa diffusion.
Les vibrions ont cependant besoin de conditions nutritionnelles, de PH et de température, qui, si elles ne sont pas réunies, les rendent dormants [2].
Des épidémies de choléra peuvent survenir en zone sèche et aride. La transmission est alors interhumaine par les déjections et la sueur. Explosives et meurtrières, elles disparaissent aussi vite qu’elles apparaissent.
3.3. Les aliments
Les aliments sont contaminés de façon externe par les mains sales et les eaux sales. Certains le sont de façon interne comme les fruits de mer qui filtrent les eaux sales, les crustacés sur la carapace desquels se fixe le vibrion, les poissons pêchés en eaux contaminées.
Les aliments dangereux sont ceux consommés crus ou insuffisamment cuits en température et en durée. Le vibrion est détruit à 70°. Sensible au PH, il est moins dangereux en milieu acide (une sauce tomate a un PH acide, une sauce à l’arachide a un PH neutre). Les aliments à risques sont ceux préparés sans tenir compte des recommandations, consommés localement ou importés de pays à risque pour une production industrielle [17].
Les insectes, mouches, blattes, cafards, contaminent par transport passif du vibrion, mais à une distance courte, des toilettes à la cuisine par exemple.
3.4. Efficacité relative des vaccins
Un vaccin est disponible pour prévenir le choléra, mais son efficacité n’est pas totale et elle est limitée dans le temps. Il n’existe pas encore de vaccin induisant une protection à long terme contre le choléra. Les premières mesures à prendre pour prévenir la maladie débutent donc par l’amélioration de l’hygiène générale.
Selon l’OMS il y a chaque année 1,3 à 4 millions de cas de choléra dans le monde. L’Afrique est le continent le plus touché.
4. Les symptômes cholériques repris par Giono, les réactions humaines et celles des héros
Après une incubation de quelques heures à quelques jours, le choléra se manifeste brutalement par de violentes diarrhées et des vomissements, sans élévation de température. Les selles deviennent rapidement couleur eau de riz avec des grains piriformes. Cette importante perte d’eau entraîne des crampes musculaires très douloureuses, une soif intense impossible à calmer en raison des vomissements. Ces crampes atteignent les membres inférieurs, les membres supérieurs, les muscles de la face puis de l’abdomen et du thorax. Les yeux s’enfoncent dans les orbites, les muscles orbiculaires des lèvres se crispent, donnant une expression de « rire sardonique ». Le visage cholérique est cyanosé, d’où l’expression « avoir une peur bleue ». La déshydratation entraîne un effondrement de la tension artérielle. Le pouls est imprenable, la respiration difficile. La baisse de la température des extrémités se traduit par une sueur froide alors que la température centrale est encore normale (choléra algide). Le malade prostré reste lucide, parfois agité et irritable. D’autres formes existent où la chute brutale de la tension entraîne la mort par collapsus alors qu’il n’y a pratiquement pas eu de diarrhée (choléra sidérant ou sec). La forme atténuée ou « cholérine » se manifeste dans 60 % des cas. L’évolution en est plus lente et moins grave, la guérison survenant le plus souvent spontanément en quelques jours [14].
Ce sont particulièrement ces symptômes, le rire sardonique qui retrousse les lèvres et découvre les dents, la cyanose du visage, l’eau de riz des déjections, la conscience du patient qu’il va mourir de façon imminente, qui génèrent et alimentent l’imaginaire collectif et les croyances. Giono dans son roman, par l’écriture qu’il en fait, rend comme visibles les affects des hommes et les mouvements de leur âme. Giono décrit avec la sensibilité d’Angelo les paysages écrasés par la chaleur, les villes et villages désertés par le choléra, les campagnes soudainement peuplées par les exodes de populations, les moissons abandonnées aux passereaux et aux animaux, les maisons isolées et leurs cadavres qui nourrissent les oiseaux charognards et les papillons, les odeurs de corps pourrissants ou brûlés. C’est toujours par Angelo que nous faisons connaissance avec tous les autres personnages.
Angelo Pardi est un colonel hussard italien dont le titre a été acheté par sa mère, une duchesse italienne qui l’a élevé seule. Il a tué en duel un noble, a dû fuir l’Italie où il compte revenir avec Giuseppe pour poursuivre son combat politique. Il rencontre Pauline, fille de médecin, marquise de Théus par son époux. Entré par effraction dans la maison de Pauline à Manosque, elle l’invite à partager son repas et à boire du thé. Elle s’y est réfugiée avant de repartir pour Théus. Il va la retrouver sur les routes et l’accompagner jusqu’au château de Théus. Ils se complètent, lui par sa bravoure, elle par sa détermination. Ils finissent par nourrir l’un pour l’autre des sentiments profonds. Il la sauve d’une cholérine juste avant de la confier aux paysans qui ont reconnu leur marquise et les escortent au château de Théus où vit la sœur de son mari. Cet amour qui reste platonique les rend heureux et confiants dans leur avenir, celui d’Angelo de rejoindre l’Italie et le combat politique des carbonaristes, elle de revoir son mari.
Giuseppe, le frère de lait d’Angelo, messager de la duchesse Pardi mère d’Angelo qui lève des fonds pour le mouvement carbonariste, se révèle lâche et impitoyable devant le choléra. Les deux figures de médecins sont ambiguës. Le pauvre petit Français est un jeune médecin qui meurt de vouloir soigner au péril de sa vie, par pure vanité dira le vieux médecin solitaire. Ce vieux médecin parle avec une approche mélancolique et force métaphores de la mort par le choléra et de l’idée d’un néant qui s’en nourrit. Giono tord le cou à la religion en décrivant une nonne qui nettoie les cadavres pour les rendre présentables au regard du jugement divin, en évoquant les rares et peu suivies processions religieuses, en un mot l’absence de secours apporté par la religion pour lutter contre l’épidémie de choléra.
5. Le choléra, dans le roman de Jean Giono, Le Hussard sur le toit[4]
Le choléra est le vrai protagoniste de ce roman. Giono prend les traits du vieux médecin pour décrire la maladie, en des termes métaphoriques empruntés à la nature sulfureuse des paysages volcaniques et ses éruptions. Le choléra est un volcan, qui crache des déjections eaux de riz par tous les orifices.
Giono, né en 1895 à Manosque, n’a pas connu le choléra. Si la deuxième pandémie de choléra est historique, elle est arrivée à Paris et à Marseille en 1832, elle n’a pas été de l’importance que met en scène Giono. Il situe l’histoire du Hussard sous Louis Philippe 1er qui règne de 1830 à 1848. Louis Philippe a essayé de pacifier une Nation très divisée avec la mise en place de la monarchie de Juillet, une monarchie constitutionnelle que Louis XVIII et avant lui Napoléon 1er ont mise sur pied. Giono réinvente, à sa façon panique, les récits des anciens. Il intègre Le Hussard sur le toit dans « Le cycle du Hussard ». Giono convoque à nouveau le thème de la mort, non pas par suicide comme dans Un roi sans divertissement, non pas donnée par un homme à un autre homme comme dans Les grands chemins, mais par une maladie infectieuse, le choléra.
Giono déploie son talent à décrire la nature, qu’elle soit minérale, végétale, animale, liquide, terrienne, aérienne, et la nature humaine. Le choléra est un révélateur implacable des hommes, des rapports humains et de leurs désorganisations par la peur de mourir, là par le choléra, à l’échelle d’une famille, d’un milieu, d’une microsociété, d’un village, d’une ville, d’une région, d’un pays. L’épidémie peut, dans l’imaginaire des hommes, changer de statut. De maladie, elle devient l’expression visible soit d’un complot à des fins politiques pour les uns, soit d’une punition divine infligée aux hommes en raison de leurs exactions pour les autres. Ces deux imaginaires sont repris à leur tour pour servir des intérêts inavouables tant politiques que religieux. Le choléra est devenu une entité créée par l’homme pour servir des guerres de pouvoir. Le choléra est devenu une maladie plus terrible que la contagion. Giono rapporte les propos d’un berger qui aurait vu un vol de corbeaux semblables à des soldats donnant leur rapport aux officiers qui distribuaient des médailles à ceux qui avaient mangé « du chrétien », puis les envoyaient en mission de destruction. « Il y a eu de grandes injustices, monsieur, avec tous ces rois qui se passent dessus à saute-mouton » conclut le berger [5].
En France, la monarchie de Juillet avec ses soldats qui installent des barrages et un système de quarantaine, qui vérifient les billettes (passeport délivré par le maire aux non-malades), ces mêmes soldats qui tirent ou font des moulinets de sabre dans la panique générale des populations, tout cela prête le flanc à affaiblir l’'autorité du pouvoir en place sur un peuple qui se vit être le jouet des rois, de leurs acolytes et de leurs adversaires, en plus du choléra devenu une conséquence.
Giuseppe, carbonariste, lâche et impitoyable, profite de la désorganisation des villes pour faire courir le bruit d’empoisonneur de fontaines, et faire tuer de préférence un riche, récupérer son argent, payer ainsi les hommes qu’il recrute, faire fabriquer de faux passeports. Il dit à Angelo que l’on n’est pas obligé d’être courageux, dans des cas pareils, que l’apparence suffit et qu’on arrive aux mêmes résultats et au moins y arrive-t-on vivant, qu’il faut se servir des autres [6]. Il avoue sa peur face au choléra et fait jeter hors de son campement, sur les routes, tous les proches d’un mort du choléra.
Les vices des hommes les rassemblent dans un élan destructeur. L’égoïsme et la cupidité s’exaspèrent, se cachent derrière la démagogie avec sa rhétorique trompeuse pour dominer et se sauver, utilisent la peur et la violence grégaire qu’elle génère, pour la diriger sur un bouc émissaire à des fins exutoires ou personnelles. Giono a vécu la Grande Guerre avec ses actes de bravoure mais aussi tous les autres qui hantent autrement son roman sur l’épidémie de choléra. Giono les contextualise et rapporte les confidences des uns et des autres sur les choix de leurs actes commis à la faveur de l’épidémie. Il n’y a pas que la peur de la mort pour les motiver, mais des aveux de jouissance à la donner.
Cependant Giono ne convoque pas de la même façon dans ce roman Le hussard sur le toit les affects qu’il mobilise dans Un roi sans divertissement et dans Les grands chemins. Angelo se projette dans l’avenir, retourner en Italie pour soutenir le mouvement carbonaro. Il a rempli sa mission d’amener au château de Théus Pauline de Théus. Il emprunte le cœur léger les grands chemins pour retourner en Italie, revoir sa mère, défendre ses convictions politiques. Ses grands chemins à lui, Angelo dont le nom évoque un ange, sont sereins. Ils ne sont pas non plus une fin en soi pour fuir ses congénères et leurs lois, et leur préférer la nature et ses lois pour y survivre, comme dans Les grands chemins.
Il n’a pas la mélancolie désabusée du vieux médecin solitaire qui ne soigne plus, ni celle larvée derrière la frénésie à soigner du petit Français, un jeune médecin qui meurt à son tour d’avoir prodigué des soins trop tardifs pour faire repartir la vie sans protéger la sienne propre.
Le même thème de la mort hante ces trois romans mais autrement dans Le Hussard sur le toit. Ce n’est plus celle à laquelle on s’abandonne en se donnant la mort dans Un roi sans divertissement, ni celle que le Narrateur dans Les grands chemins, donne avec l’aval de notables, à l’Artiste. Dans Un roi sans divertissement, le héros se suicide, et dans Les grands chemins, l’Artiste consent à être « suicidé ».
En pleine pandémie de choléra, la mort est fuie par tous. L’instinct de vie est omniprésent, et il n’y a plus de place pour un questionnement sur le sens de la vie, sur le sens de la mort, sur le trauma qu’est la mort quand l’homme la décide pour son prochain ou pour lui-même. Après la Grande Guerre, ce trauma de donner la mort à unhomme hante toutes les œuvres de Giono.
Paradoxalement, c’est dans les deux figures de médecins que cette question semble ressurgir. Le vieux médecin dira de son confrère qu’il est mort par orgueil de vouloir guérir, tandis que lui-même n’exerce plus et vit retiré dans sa maison à l’écart d’un village et donne une description étrange du choléra dont les victimes le sont par excès d’égoïsme, dit-il. Les actes d’héroïsme, pour lui, le sont soit par méconnaissance du danger, soit par monomanie, telle cette nonne qui nettoie les morts pour qu’ils soient présentables lors du jugement divin et qu’elle le soit quand viendra son tour, tel ce jeune médecin qui veut à n’importe quel prix sauver une vie.
Angelo, quant à lui, pour sauver Pauline de la cholérine, retiendra de ce jeune médecin la friction des membres et le réchauffement à tout prix du corps pour créer une vasodilatation des vaisseaux et vaincre l’hypotension, l’hydratation avec de l’alcool, le nettoyage de ses mains flambées à l’alcool. Angelo et Pauline, épargnés par le choléra, gardent aussi et toujours une générosité prudente et avertie qui leur sauve la vie.
6. Sur un plan psychodynamique
Dans cette épidémie de choléra, la peur génère violence et aveuglement. Elle libère la perversité qui est une exacerbation de jouissance. Trouver un exutoire permet d’échapper à l’emprise de la peur. Elle permet une organisation de la pensée qui rassure et fédère. Ce sont à Manosque des villageois qui accusent Angelo d’empoisonner l’eau des fontaines et veulent le tuer [7]. Seul le pouvoir en place peut arrêter ces exactions. Angelo est sauvé de justesse par le faiseur de rumeur, diligenté par Giuseppe pour la faire courir, qui réussit à l’amener en lieu sûr pour être entendu par des gendarmes et des hommes à l’allure militaires.
Un travers de personnalité, là la cupidité, peut trouver à s’exacerber, pour faire oublier la peur ici du choléra. Son exercice, partagé par ceux qui ont le même, peut éviter la recherche d’un exutoire. La cohésion rendue possible par ce travers doit alors être entretenue par l’exercice du travers lui-même. Ce sont les organisations de brigands qui convoitent la bague qu’a remise à son doigt Pauline de Théus et qu’elle refuse de donner. « Nous sommes tombés sur de braves gens qui ne craignent plus les gendarmes. C’est pire. Ils vous couperaient la tête avec un cure-oreille, quitte à s’y reprendre à cent fois » [8].
La mise en quarantaine rassure. Elle est ordonnée par le pouvoir, exécutée par les gendarmes et les soldats, organisée d’abord dans des granges ou des campements gérés par les gens du cru qui ont besoin de se dévouer pour ne pas perdre la tête [9]. Alors que les forçats libérés pour convoyer, enterrer ou brûler les cadavres prennent, eux, la poudre d’escampette, soldats et braves gens ne s’y dérobent pas. La quarantaine est destinée aux nouveaux arrivants avant de leur délivrer une billette, leur assure-t-on. « Il vaut mieux risquer la vie sans passeport que de rester ici à attendre une billette qui ne sert à rien si on est mort » [10] répond Angelo à la préceptrice qu’il essaye en vain de convaincre de le suivre avec les deux enfants. Il s’échappe donc seul, trouve un boggey pour venir les chercher mais les retrouve morts dans la grange. À nouveau mis en quarantaine avec Pauline, mais cette fois-ci dans un château aux issues bien verrouillées, celui de Vaumeilh, ils peuvent compter sur l’émulation de leurs ingéniosités pour s’en échapper. La petite confrérie de nonnes, des femmes modestes « ayant troqué la marmite et l’enfantement annuel contre la loi d’un maître qui ne portait pas culotte de velours et les laissait tranquilles sept jours sur sept » [11] s’occupent de leur soupe moyennant finance et le maréchal des logis organise leur succession moyennant signature [12].
Ce que Giono indique, c’est que seule la générosité éclairée sauve vraiment du choléra. Angelo et Pauline n’ignorent aucuns travers humains, ils les évaluent et font avec. Et parce qu’ils se reconnaissent à travers les valeurs communes qui les font être ce qu’ils sont, ils vont pouvoir faire ensemble un bout de chemin.
7. Désir et pulsion, les effets du langage et la mort
Le désir est rendu sensible parce qu’il passe par une demande qui ne se satisfait jamais. La pulsion qui est une demande acéphale, qui est une exigence du corps à satisfaire, comme manger, boire, éliminer, se reproduire, est ce qui nous reste de notre animalité. Mais pour l’être parlant, la pulsion est baignée par le langage qui transmet un type d’oralité, d’analité, de sexualité et fait émerger le désir.
La naissance correspond à la perte de cette complétude où nos besoins vitaux étaient complètement satisfaits. Elle nous fait être à la merci de l’autre qui parle, qui nous parle, et qui est en charge de satisfaire nos besoins qui ne sont pas que vitaux. La parole fait subir une torsion à la satisfaction pulsionnelle de nos besoins puisqu’elle se substitue partiellement à leurs satisfactions, quand elle nous fait différer leurs apaisements. Le désir ne peut donc plus rester calé sur la pulsion à cause des effets du langage, même s’il semble parfois vouloir se satisfaire comme elle.
Lacan [15] fait appel à la topologie, avec le nœud de trèfle – une bande de Möbius qui fait un nœud à trois boucles – dans son enseignement. Quand on le parcourt, on revient à son point de départ après avoir fait deux tours en raison de sa torsion, et en passant sans discontinuité de sa face intérieure à sa face extérieure. Ce nœud de trèfle pourrait figurer le circuit emprunté par la pulsion impactée par les effets du langage, avec ces désirs alternativement conscients ou inconscients. Chacune de ces trois boucles pourrait représenter le réel, l’imaginaire et le symbolique. La jouissance fixe un recours privilégié par le sujet d’un choix au détriment des autres. Le développement d’une boucle par rapport aux deux autres pourrait représenter ce choix. Il a pour conséquence de serrer le nœud de trèfle à sa base. Le serrage du nœud figure cette jouissance. La boucle sélectionnée est ainsi rapidement rejointe puisque les deux autres sont réduites. La répétition qui s’ensuit informe de l’importance de la jouissance en jeu et lui est proportionnelle. Le nœud de trèfle permet en quelque sorte de visualiser cette psychodynamique.
Dans Un roi sans divertissement, quand le héros se perçoit débordé par sa propre jouissance à tuer, il s’enlève la vie. Il verse du côté du Réel de la mort en se la donnant, en raison de sa conscience morale qui est de l'ordre du Symbolique. Les semblants, qui sont du registre de l'Imaginaire, conférés par son statut social au service de la justice des hommes, qui est du registre du Symbolique, ne l’empêchent pas de faire justice lui-même. Ce qui fait les héros des romans de Giono aussi légers, malgré le drame humain où ils sont pris, c’est qu’ils ne forcent personne à prendre leur parti [18]. Ils s’assument seul, aux prises avec leurs tourments dans le choix de leur vie. La boucle du Réel est surreprésentée par rapport aux deux autres boucles, Imaginaire et Symbolique, dans ce roman.
Dans Les grands chemins [19], le désir de tuer, normalement réprimé dans la société des hommes, est là rendu possible, dans le contexte sociétal de ce village et les lois qui s’y appliquent. L’amour, qui est un don de soi, n’est ressenti dans ce roman qu’avec la nature, sans la présence de l’autre qui altère, par ses désirs de satisfactions pulsionnelles, ce sentiment d’amour. Le narrateur sait se servir des semblants, de l’Imaginaire,pour faire avec le Réel de la mort qui là est donnée. Il poursuit son chemin jusqu’à une nouvelle rencontre. Les deux boucles du Réel et de l’Imaginaire sont plus importantes que la boucle du Symbolique qui lui permet un temps de différer son acte meurtrié.
Dans Le hussard sur le toit, Angelo rencontre l’amour en la personne de Pauline. La nature ici n’est plus décrite comme un refuge contre les hommes puisqu’elle est contaminée par le choléra. Le Réel de la mort par le choléra est traité avec l’Imaginaire romanesque du héros et ses aventures. Le recours au Symbolique lui permet de différer aisément tout besoin de satisfaction pulsionnelle. Les deux boucles Imaginaire et Symbolique s’équilibrent avec celle du Réel.
8. Conclusion
Le désir de vivre est bien plus fort que celui de mourir, en temps d’épidémie, ici de choléra. Le choléra va révéler la façon dont chacun va faire avec la mort, comme il a dû le faire à la naissance avec la vie. Ce trauma oublié, mais toujours là, repose la question de l’inconnu. Se rejoue sans doute, quand la mort vient frapper, l’histoire de nos toutes premières relations avec ceux qui nous ont donné la vie et nous ont accompagné jusqu’à la maturité de notre cerveau, de notre corps, de notre psyché. La seule différence, c’est qu’à la naissance la pulsion nous habite tout entière mais pour se nouer au langage, et qu’au moment de mourir le langage a fait son œuvre. Il a noué des jouissances à des désirs, privilégié un recours du sujet face au réel, ici de la mort, distordu le circuit d’une pulsion prise dans le langage. Le nœud de trèfle évoqué par Lacan peut le représenter.
Le langage a infléchi notre perception de l’essentiel puisqu’il a réussi à modifier notre environnement, pour améliorer nos conditions de vie. Les animaux, eux sans un langage aussi sophistiqué que le nôtre, subissent et s’adaptent sans pouvoir le changer.
Le choléra est comme un révélateur photographique d’une image latente en image visible, de notre nature profonde. Giono décrit, sans jamais les juger, les êtres au moment de leur mort quand ils doivent affronter, seul, la peur de cet inconnu, sans pouvoir modifier quoique ce soit de celle-ci, sinon la façon de l’appréhender. Giono lui donne un autre nom, le néant, sur lequel il fait deviser le vieux médecin à propos du choléra, une mort par « égoïsme congénital », dit-il [13].
Déclaration de liens d’intérêts
L’auteur déclare ne pas avoir de liens d’intérêts.
Références
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