Agnès Ricard-Hibon (figure 1 ) est médecin urgentiste, chef de service SAMU-SMUR 95 et chef de Service Urgences-Smur au Groupe Hospitalier Carnelle Portes de l’Oise (GHCPO). Ce texte est la retranscription de l’entretien réalisé par Gérard Lorette pour le Comité de Rédaction le 18 janvier 2021.
Figure 1.

Dr. Agnès Ricard-Hibon.
En cette période de pandémie, on a l’impression que la communication entre les médecins et le grand public pose problème. Les messages changent tout le temps, des personnes non compétentes s’expriment sur des sujets qu’elles ne connaissent pas très bien, les données scientifiques de base ne semblent pas respectées, le tout sur fond d’une lassitude du public. Qu’en pensez-vous ? Trouvez-vous normal cette réaction du grand public ?
Agnès Ricard-Hibon (ARH) - Je comprends et j’entends parfaitement ce ressenti de la population. La communication grand public sur les médias est un phénomène assez nouveau pour les médecins qui, jusque-là, étaient plutôt dans une stratégie de respect du secret professionnel et donc de non-communication plutôt que de communication grand public par l’intermédiaire des médias. Mais la société a évolué; on ne peut plus faire passer des messages pédagogiques sans un passage obligé par les médias. Les médecins se sont retrouvés dans l’obligation de faire de la pédagogie grand public, mais sans avoir été formés à la communication grand public.
Néanmoins, l’une des rôles primordiaux du médecin est de s’adresser au grand public, d’être didactique et d’expliquer, tout particulièrement dans ces situations où l’on a cruellement besoin de l’adhésion de la population pour gérer l’épidémie. Il est important de faire passer des messages médicaux et scientifiques par toutes les voies de communication possibles. Cela faisait d’ailleurs partie des missions qui m’ont été confiées par le conseil d’administration de la Société française de Médecine d’Urgence dont j’ai été présidente pendant 3 ans, jusqu’à mi octobre 2020. Tout comme faire en sorte que la médecine d’urgence ait une voix portée au niveau scientifique et que cette parole dans les médias ne soit pas représentée par la seule voix syndicale. Il est essentiel que les professionnels concernés fassent passer des messages didactiques et pédagogiques sur la médecine d’urgence, son rôle, son organisation: comment mieux utiliser le système de soins, quel en est le mode de fonctionnement, comment est prise en charge la population dans les structures d’urgence, comment améliorer les choses dans le partenariat, notamment ville – hôpital, qui s’est d’ailleurs très bien développé pendant cette gestion de crise.
Je le répète, j’entends et je comprends parfaitement le ressenti de la population. Et il y a aussi cette envie de tout savoir, tout le temps, et tout de suite… Mais en médecine, et notamment dans le domaine de la recherche, le timing est différent. On émet des hypothèses, puis l’on suit un long chemin pour confirmer ou infirmer ces hypothèses. Et sur ce long chemin, apparaissent des divergences médicales et scientifiques entre praticiens. Heureusement ! C’est la base même de la recherche. C’est grâce à ces divergences et à la remise en question de certitudes que l’on arrive à faire évoluer la médecine. Dans ce contexte pandémique si particulier, si anxiogène, ces divergences médicales et scientifiques auraient dû rester dans le milieu médical et scientifique. Le temps de la communication n’aurait pas dû être concomitant au temps de la recherche médicale et scientifique. Mais la gestion de crise et l’évolution extrêmement rapide de cette pandémie nous ont obligés à nous exprimer dans les médias sans disposer encore de certitudes médicales et en s’appuyant sur des données scientifiques qui elles aussi ont évolué très vite –, et pas forcément dans le sens des hypothèses initialement émises… Tout cela peut effectivement donner une impression de données scientifiques non prises en compte. Mais ce n’est pas le vrai souci; le problème est que ces données évoluent très vite eu égard à une épidémie inédite dans son ampleur, son intensité et son mode évolutif.
Comment peut-on faire coïncider: d’un côté la participation à la discussion dans le milieu médical et le milieu de la recherche, où l’erreur et les incertitudes sont la norme; et de l’autre, la nécessité de répondre à la demande de la communication grand public qui au contraire exige des vérités absolues ? Comment les médecins qui interviennent dans les médias télévisuels ou écrits arrivent-ils à faire la part des deux, ce d’autant que la plupart n’ont pas reçu de formation adéquate à la relation avec les médias?
ARH – Je vous le confirme: nous n’avons aucune formation à la relation avec les médias ! Personnellement, chaque fois que j’ai été sollicitée par les médias, je me suis imposée deux règles d’or.
La première était de rester dans mon domaine de compétence et de ne jamais en sortir. Cela ne fait pas toujours plaisir aux journalistes, notamment ceux des chaînes d’information continue, mais néanmoins ils l’ont rapidement compris et le savent, ce qui m’a permis d’éviter un certain nombre de pièges.
La deuxième était mon rôle didactique et pédagogique envers la population.
Il n’était pas question de venir contester une décision gouvernementale ou d’expliquer ce qu’il fallait ou ce qu’il ne fallait pas faire. Il n’y a pas une vérité absolue; c’est simplement un curseur. Donc, notre rôle, tel que je l’ai ressenti, était d’expliquer la démarche, les éléments qui avaient abouti à une décision gouvernementale, et ce, que je sois ou pas en adéquation avec cette décision. Mon opinion n’est que mon opinion; les décisions gouvernementales sont prises par rapport à un ensemble de données que nous, médecins, ne maîtrisons pas. Nous sommes capables de comprendre les impacts sanitaires de l’évolution de l’épidémie ou d’une décision sur le plan sanitaire. Mais nous ne sommes pas capables –, en tout cas je ne le suis pas –, d’évaluer les impacts pédagogiques, économiques ou autres de cette crise. Nous n’avons pas toutes les clés de la décision, juste quelques – unes, liées au seul versant sanitaire. Cependant, il nous a semblé extrêmement important que la parole politique ne soit pas la seule à expliquer les décisions; et que la parole médicale et scientifique se fasse aussi entendre, parce qu’en général la population fait généralement confiance au monde médical et scientifique… sauf que cette confiance a été mise à mal par l’exposition au grand public de divergences scientifiques qui n’auraient jamais dû être rapportées ainsi. La démarche médicale et scientifique, qui est donc faite aussi de divergences, ne peut pas être comprise par le grand public dans un contexte d’urgence et de crise hyper anxiogène.
Cela a majoré l’anxiété au lieu de la soulager. Et cela s’est aussi avéré contreproductif pour les messages pédagogiques. Car il y a une chose extrêmement importante dans la gestion de cette pandémie, et dont on a absolument besoin : c’est l’adhésion massive de la population aux mesures. La population est la seule qui peut nous aider à sortir de cette crise; on ne pourra pas gérer cette épidémie sans son aide.
Mais pour obtenir l’aide de la population, il faut son adhésion; et pour obtenir cette adhésion, il faut des messages clairs. Des messages consensuels. Des messages bien expliqués. C’est là où les médecins ont un rôle majeur, pédagogique, pour bien expliquer les décisions.
Restaurer cette confiance entre les professionnels et le grand public, c’est tout à fait fondamental. Il y a d’un côté les médecins; et de l’autre côté les médias. Y a-t-il des exigences à avoir vis-à-vis des médias ? Par exemple, y a-t-ils des personnes qu’il faudrait éviter d’inviter ?
ARH – On peut ne pas être d’accord avec l’évolution du mode de communication médiatique à l’heure actuelle. À titre personnel, j’ai boycotté un média pendant 2 ans parce que je ne le supportais pas; puis, je me suis rendu compte que c’était contre-productif, parce que d’autres étaient invités et ne portaient pas les bons messages. J’ai donc changé de stratégie ; j’ai préféré « y aller » plutôt que de voir les messages de ma propre spécialité portés par d’autres qui ne transmettaient pas ceux que nous souhaitions diffuser.
Nous sommes obligés de nous adapter à l’évolution sociétale, que nous soyons ou non d’accord avec le mode de communication. Je le répète, du fait du secret professionnel, les médecins ont d’abord eu tendance à rester dans leur cocon hospitalier plutôt que s’ouvrir vers l’extérieur. À mon sens, c’était une erreur; il fallait « y aller » pour éviter que d’autres ne diffusent des messages de sens et de portée différents de ceux souhaités. Nous devons nous adapter à l’évolution sociétale, au mode de communication immédiat des réseaux sociaux. Pour ma part, je n’ai pas su m’adapter aux réseaux sociaux –, j’ai confié cette mission à d’autres. J’ai pu, néanmoins, m’adapter aux médias grands publics. Pour autant les deux sont importants, parce que c’est désormais le mode de communication privilégié par une partie de la population, jeune ou moins jeune.
Ne devrait-on pas conseiller aux facultés de médecine de mettre en place un enseignement sur les liens avec les médias, les liens avec les réseaux sociaux?
ARH – C’est indispensable. Il suffit d’observer l’impact des médias et des réseaux sociaux à la fois sur les décisions gouvernementales et le comportement de la population… pour preuve ce qui s’est passé récemment aux États-Unis, en dehors du domaine sanitaire. Oui, il faut s’y mettre.
Pour finir, j’aimerais souligner deux problématiques.
La première concerne les affichages de sous-titres défilants sur les chaînes d’information continue. Lorsque vous êtes invité à expliciter une problématique de façon didactique pendant par exemple 5 minutes, vos propos peuvent être résumés sous la forme d’une contre-vérité qui elle va défiler au bas de l’écran pendant 24 h ! Prenons par exemple un sujet comme « entre 2 doses de vaccin, un patient est devenu positif ». Médicalement et scientifiquement, cela s’explique très bien. Il ne s’agit ni d’anormalité, ni de non-efficacité du vaccin. Mais, alors que vous avez parfaitement et clairement expliqué oralement pendant 3 minutes la réalité scientifique de ce qui s’est passé, le sous-titre généré par le média et qui va rester pendant 40 minutes, voire défiler pendant 24 H, exprimera l’inverse de ce que vous avez dit. Ce qui, dans l’exemple présent, sera: « il a été vacciné et il est positif ». Le grand public ne verra et ne retiendra que le sous-titre, pour peu qu’il n’ait pas été attentif ou n’ait pas assisté à l’explication. J’ai été confrontée à cette situation. J’ai mis le journaliste présent sur le plateau en difficulté en lui disant en direct : « vous ne pouvez pas laisser défiler un sous-titre comme celui-là, qui va à l’encontre de toute l’explication pédagogique que vous avez d’ailleurs très bien faite, parce qu’il produit l’effet exactement inverse de votre message pédagogique ».
Je n’ai pas de solution face à ces sous-titres accrocheurs qui perturbent profondément les messages que l’on veut fait passer. Les médias ont une responsabilité majeure dans la diffusion de ces mauvais messages. La préférence est donnée au côté « accrocheur », qui prime ainsi sur la qualité et la sincérité de la vraie information passée. C’est un réel problème, que je ne sais comment résoudre.
La deuxième problématique est que très, très peu de femmes médecins acceptent d’être sur les médias. Les femmes ne doivent pas s’autocensurer dans ce type de communication. Il faut qu’il y ait plus de femmes pour que la parole portée ne soit plus une parole purement masculine…
Déclaration de liens d’intérêts
l’auteur déclare ne pas avoir de liens d’intérêts.
Footnotes
Entretien réalisé le 18 janvier 2021 par Gérard Lorette pour le comité de rédaction auprès d’Agnès Ricard-Hibon.
