Dès le début de la crise sanitaire à SARS-CoV-2, la vulnérabilité des patients traités par immunomodulateurs ou anti-inflammatoire non stéroïdien (AINS) vis-à-vis des formes les plus sévères de la maladie a été suggérée [1], [2]. Malgré les clarifications rapides des autorités de santé et des sociétés savantes concernant la nécessité de poursuivre le traitement habituel dans la plupart des situations, la prise en charge de plusieurs maladies chroniques, dont les rhumatismes inflammatoires, a pu être impactée par ces données scientifiques préliminaires et par leur relais médiatique [3], [4], [5], [6]. Dans le présent travail, nos objectifs étaient d’évaluer l’impact de la pandémie à COVID-19 sur la prise en charge thérapeutique de la polyarthrite rhumatoïde (PR) ainsi que d’identifier les facteurs associés à la décision du patient de diminuer ou d’interrompre son traitement de fond antirhumatismal (DMARD).
Pour cela, nous avons conduit une étude transversale monocentrique, en Bretagne (France), entre le 23 avril et le 28 juillet 2020. L’étude a été approuvée par le comité d’éthique du Centre hospitalier universitaire de Brest (29BRC20.01110). Un questionnaire dédié a été administré aux patients présentant une PR satisfaisant les critères ACR/EULAR, recevant un traitement par DMARD ou devant initier un tel traitement, au cours d’une consultation physique ou d’une téléconsultation. Le critère de jugement principal était la mise en évidence d’une modification du schéma thérapeutique par DMARD en lien avec la pandémie. Des analyses de régression logistique univariée et multivariée ont été réalisées dans le but d’identifier les facteurs associés à la décision du patient d’apporter des modifications à son traitement de fond. Les variables explicatives prises en compte dans le modèle multivarié étaient celles présentant une valeur de p < 0,2 en analyse univariée. Le seuil de significativité a été fixé à 0,05 pour les variables du modèle final. Les analyses statistiques ont été réalisées avec le logiciel Statistical Package for the Social Sciences version 23.0 (IBM, Armonk, NY, USA).
Deux cent cinquante-deux patients ont participé à cette enquête, dont 75,8 % (191/252) de femmes. Les caractéristiques détaillées de ces patients, incluant les données relatives au terrain, aux caractéristiques de la PR ainsi qu’à son traitement, sont détaillées dans le Tableau 1 .
Tableau 1.
Caractéristiques de la population totale et résultats des analyses de régression logistique comparant les participants selon la décision personnelle de modifier le traitement par DMARD du fait du contexte sanitaire.
| Population totale (n = 252) | Décision personnelle de diminuer ou d’interrompre le traitement par DMARD (n = 24) | Pas de décision personnelle de diminuer ou d’interrompre le traitement par DMARD (n = 225) | Odds ratios de l’analyse univariée | Odds ratios de l’analyse multivariée | |
|---|---|---|---|---|---|
| Caractéristiques générales | |||||
| Age (années) | 61,3 (12,7) | 53,8 (13,3) | 62,2 (12,5) | 0,95 (0,92 à 0,98)*** | |
| Catégories d’âge | |||||
| 18 à 44 ans | 32 (12,7 %) | 6 (25,0 %) | 26 (11,6 %) | 1 (référence) | 1 (référence) |
| 45 à 64 ans | 110 (43,9 %) | 15 (62,5 %) | 93 (41,5 %) | 0,70 (0,25 à 1,98) | 0,77 (0,27 à 2,22) |
| 65 et plus | 109 (43,4 %) | 3 (12,5 %) | 105 (46,9 %) | 0,12 (0,03 à 0,52)*** | 0,15 (0,03 à 0,64)** |
| Femme | 191 (75,8 %) | 20 (83,3 %) | 169 (75,1 %) | 1,66 (0,54 à 5,05) | |
| IMC (kg/m2) | 25,3 (5,0) | 25,2 (4,8) | 25,3 (5,1) | 1,00 (0,91 à 1,10) | |
| Milieu urbain | 80 (32,7 %) | 10 (43,5 %) | 69 (31,5 %) | 1,67 (0,70 à 4,00) | |
| Tabagisme | 51 (20,2 %) | 4 (16,7 %) | 47 (20,9 %) | 0,76 (0,25 à 2,32) | |
| Antécédents médicaux | |||||
| Hypertension artérielle | 69 (27,5 %) | 3 (12,5 %) | 66 (29,5 %) | 0,34 (0,10 à 1,19)* | 0,44 (0,12 à 1,58) |
| Diabète | 11 (4,4 %) | 0 (0,0 %) | 11 (4,9 %) | Non applicable | |
| Pathologie cardio-vasculaire | 32 (12,7 %) | 2 (8,3 %) | 30 (13,3 %) | 0,59 (0,13 à 2,64) | |
| Pathologie pulmonaire | 68 (28,1 %) | 5 (21,7 %) | 63 (29,0 %) | 0,68 (0,24 à 1,91) | |
| Infection sévère | 47 (18,8 %) | 4 (16,7 %) | 42 (18,7 %) | 0,87 (0,28 à 2,67) | |
| Pathologie tumorale maligne | 28 (11,2 %) | 1 (4,2 %) | 27 (12,1 %) | 0,32 (0,04 à 2,44) | |
| Caractéristiques de la PR | |||||
| Durée d’évolution de la maladie (années) | 14,9 (10,8) | 13,2 (10,8) | 15,1 (10,8) | 0,98 (0,94 à 1,02) | |
| Positivité du FR | 194 (79,5 %) | 18 (75,0 %) | 175 (80,3 %) | 0,74 (0,28 à 1,97) | |
| Positivité des anti-CCP | 200 (83,0 %) | 18 (75,0 %) | 181 (84,2 %) | 0,56 (0,21 à 1,52) | |
| Maladie érosive | 162 (66,4 %) | 16 (66,7 %) | 145 (65,9 %) | 1,38 (0,52 à 3,67) | |
| Antécédent d’exposition aux glucocorticoïdes (≥ 5 mg par jour pendant plus de 3 mois) | 151 (62,9 %) | 14 (58,3 %) | 135 (63,1 %) | 0,82 (0,35 à 1,93) | |
| Traitements de la PR | |||||
| Méthotrexate | 164 (65,6 %) | 15 (62,5 %) | 149 (66,2 %) | 0,85 (0,36 à 2,03) | |
| Hydroxychloroquine | 8 (3,2 %) | 1 (4,2 %) | 7 (3,1 %) | 1,35 (0,16 à 11,4) | |
| Autre DMARD synthétique | 23 (9,2 %) | 3 (12,5 %) | 20 (8,9 %) | 1,46 (0,40 à 5,31) | |
| DMARD biologique | 140 (56,0 %) | 13 (54,2 %) | 126 (56,0 %) | 0,93 (0,40 à 2,16) | |
| DMARD synthétique ciblé | 10 (4,0 %) | 1 (4,2 %) | 9 (4,0 %) | 1,04 (0,03 à 8,57) | |
| Glucocorticoïdes | 62 (24,8 %) | 8 (33,3 %) | 53 (23,6 %) | 1,62 (0,66 à 4,00) | |
| AINS | 45 (18,1 %) | 5 (20,8 %) | 40 (17,9 %) | 1,20 (0,42 à 3,42) |
AINS : anti-inflammatoires non stéroïdiens ; Anti-CCP : anticorps anti-peptides cycliques citrullinés ; DMARD : Disease Modifying AntiRheumatic Drug ; FR : facteur rhumatoïde ; IMC : indice de masse corporelle. Les valeurs rapportées sont la moyenne (écart-type) pour les variables continues, les nombres (pourcentage) pour les variables dichotomiques.
Valeur de p < 0,20 (les valeurs de p < 0,20 dans les analyses univariées ont été incluses dans le modèle multivarié).
Valeur de p < 0,05.
Valeur de p < 0,001.
Des patients, 2,8 % (7/252) rapportaient un antécédent d’infection à SARS-CoV-2 au moment de l’enquête. Parmi eux, un seul cas avait été confirmé par RT-PCR. Au total, 11,2 % des patients (28/249) rapportaient que leur traitement par DMARD avait été modifié, c’est-à-dire diminué ou interrompu, du fait du contexte sanitaire, au cours de la période étudiée. Dans 85,7 % des cas (24/28), cette modification résultait d’un choix du patient lui-même. Sur la même période, le traitement par DMARD avait été diminué ou interrompu pour d’autres motifs que le contexte sanitaire chez 7,6 % (19/249) des participants. La régression logistique a montré que la décision par le patient de modifier son traitement par DMARD du fait du contexte sanitaire était moins fréquente chez les sujets âgés de 65 ans ou plus (Tableau 1).
Cette étude montre que dans une région française à faible circulation virale, le contexte sanitaire a conduit à une adaptation à la baisse du traitement par DMARD chez environ 10 % des patients atteints PR, un résultat proche de ce qui a pu être observé dans des situations comparables [7], [8], [9], [10]. Nos résultats décrivent les modifications thérapeutiques susceptibles d’être mises en évidence au cours d’un entretien classique avec les patients mais ne prennent pas en compte la problématique, plus complexe, de la non-observance. Dans la plupart des cas, les modifications apportées au traitement de fond correspondaient à une décision du patient plutôt qu’à une décision guidée par un professionnel de santé. De futurs travaux devraient permettre de déterminer l’impact à long terme de la crise sanitaire sur la prise en charge de la PR.
Déclaration de liens d’intérêts
Les auteurs déclarent ne pas avoir de liens d’intérêts.
Remerciements
Nous souhaitons remercier la Direction de la Recherche clinique et de l’innovation du CHU de Brest, et plus particulièrement Marie-Hélène Lallier, pour leur aide dans la mise en œuvre de ce projet. Nous remercions également l’ensemble des participants.
Footnotes
Ne pas utiliser, pour citation, la référence française de cet article mais la référence anglaise de Joint Bone Spine avec le DOI ci-dessus.
Références
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