RÉSUMÉ
Contexte
L’oncologie psychosociale (OPS) est un domaine interdisciplinaire, mais souvent, la pratique et les travaux de recherches se font en vase clos. Le Laboratoire d’études et de recherche interdisciplinaire en oncologie psychosociale a été créé à Ottawa, en Ontario, pour favoriser la collaboration interdisciplinaire et la formation de stagiaires, professionnels de la santé et chercheurs.
Méthodologie
L’équipe de recherche a évalué la mise en place du Laboratoire et ses résultats. La collecte de données s’est faite à l’aide de méthodes mixtes séquentielles, c’est-à-dire par sondage et entrevues.
Résultats
Huit stagiaires, six professionnels de la santé et cinq chercheurs ont répondu au sondage. Six stagiaires et quatre professionnels de la santé ont été interviewés. Du côté des avantages du Laboratoire, on a signalé la création de liens et d’occasions de collaboration interdisciplinaires, de même que l’offre d’une formation unique en son genre dans un milieu favorable. Parmi les défis, on a relevé des divergences quant aux préférences dans le format et contenu des rencontres, et la difficulté de donner priorité au Laboratoire plutôt qu’aux activités en clinique ou en recherche.
Conclusion
Le Laboratoire rend possible les essentielles formation et collaboration interdisciplinaires, ce qui accélérera la pratique de l’oncologie psychosociale et la recherche dans ce domaine. Cependant, pour être durables, les initiatives de ce type nécessitent un soutien officiel de la part des établissements.
Mots-clés: interdisciplinaire, intersectoriel, collaboration, formation, oncologie psychosociale, recherche, pratique
INTRODUCTION
Les lignes directrices psychosociales de 2012 d’Action Cancer Ontario définissent un cadre pour améliorer les services d’oncologie psychosociale (OPS) autant à l’échelle individuelle que systémique (Macdonald et al., 2012). Elles recommandent aux établissements de santé d’offrir des soins collaboratifs et interprofessionnels aux personnes atteintes du cancer et à leurs familles. Elles recommandent aussi que les professionnels de la santé en oncologie, les établissements de recherche et les établissements d’enseignement participent activement à la recherche, à la sensibilisation et à la formation pour accroître la capacité et les compétences en OPS (Macdonald et al., 2012).
Les principaux termes utilisés dans les lignes directrices (et dans le présent article) n’ont toujours pas de définitions qui font l’unanimité. Par conséquent, nous commencerons par définir ces termes, étant donné que le présent document est rédigé à l’intention de divers intervenants en soins oncologiques ou en recherche sur le cancer.
On entend par « activités interdisciplinaires » la participation ou la collaboration d’un praticien, d’un stagiaire ou d’un chercheur appartenant au monde de la santé (comme les soins infirmiers en oncologie) ou à une autre branche universitaire (comme la psychologie clinique). On entend par « formation interdisciplinaire » le fait d’apprendre à connaître la pratique et la recherche dans d’autres disciplines et la façon dont elles contribuent aux soins de santé (dans le cas présent, les soins en oncologie). Pour l’Agence de santé publique du Canada et l’Organisation mondiale de la Santé, les « activités intersectorielles » en santé désignent « des interventions appliquées par des secteurs autres que la santé, possiblement mais pas nécessairement, en collaboration avec le domaine de la santé et qui ont une incidence sur les résultats de santé ou l’équité de soins, les déterminants de la santé ou l’équité des soins (World Health Organization/Organisation mondiale de la Santé et Public Health Agency of Canada/Agence de la santé publique du Canada, 2008). Le terme « chercheur » désigne toute personne occupant un poste universitaire; il s’agit souvent, par exemple, d’un professeur qui mène des recherches et enseigne l’OPS. Le terme « stagiaire » désigne une personne inscrite à un programme de formation structuré, par exemple un programme clinique ou un programme d’études universitaires (au premier cycle, aux cycles supérieures ou au postdoctorat), qui se spécialise en oncologie psychosociale. Le « praticien » est une personne qui fournit des services cliniques d’oncologie (ex. infirmières, psychologues cliniciens, oncologue ou travailleurs sociaux).
Justification de la création d’un nouveau groupe d’OPS
De nombreux exemples montrent l’importance de la formation et de la collaboration interdisciplinaires en OPS. L’absence de modèle de formation et de soins interdisciplinaires nuit gravement au soutien des soignants en oncologie (Ratcliff et al., 2019). Les équipes spécialisées, notamment en soins palliatifs, ont dit beaucoup s’inquiéter lorsqu’il n’y a aucune équipe interdisciplinaire pour combler les besoins psychosociaux (Robinson et al., 2021). Par ailleurs, de nombreux patients souhaitent recevoir des soins psychosociaux de la part de leurs équipes de soins primaires (comme leurs infirmières) plutôt que d’avoir à consulter un spécialiste en santé mentale, par exemple un psychologue clinicien (Daem et al., 2019).
Les lignes directrices préconisent la prestation de soins cliniques interdisciplinaires en OPS, mais les obstacles ne manquent pas, que ce soit dans la pratique (Daem et al., 2019; Heidelberg et al., 2021; Jansen, 2008; Ratcliff et al., 2019; Robinson et al., 2021) ou dans les activités de recherche (Jansen, 2008). Cela comprend (sans s’y limiter), le manque de clarté sur la façon de mettre en œuvre la collaboration interdisciplinaire dans les milieux professionnels et le fait que les modèles de financement ne sont pas toujours compatibles avec les pratiques interdisciplinaires (Jansen, 2008).
Les échanges réciproques permettent de transcender les frontières des disciplines et génèrent de nouvelles méthodes, connaissances et perspectives. Mais peu de mécanismes favorisent la collaboration et la formation interdisciplinaires (Choi et Pak, 2006), notamment en OPS. Dans ce domaine, la recherche, la formation et la pratique restent plutôt enracinées dans les différentes disciplines (sciences infirmières, médecine, travail social, psychologie, kinésiologie). Le contact entre disciplines dépend de la disponibilité des superviseurs et de l’accessibilité des établissements d’enseignement du domaine de l’OPS. Vu l’isolement physique et administratif des différentes disciplines, les formations interdisciplinaires sont rares. Certaines sont des programmes de spécialisation en OPS, comme le programme de formation sur la recherche en oncologie psychosociale (Loiselle et al., 2004). Mais ces programmes dépendent de ressources humaines et financières qui, souvent, ne sont pas renouvelées.
De la même manière, la collaboration interdisciplinaire dans le domaine de la recherche en OPS n’est pas aisée. L’OPS est une discipline en grande partie sous-représentée parmi les lauréats de prix, bien que les structures de financement favorisent de plus en plus les groupes multidisciplinaires et multisectoriels. Néanmoins, en l’absence d’efforts concertés, les chercheurs et les professionnels de la santé sont contraints par des ressources humaines, financières et matérielles limitées. Ce cloisonnement du milieu professionnel est particulièrement notable à Ottawa, en Ontario, où les chercheurs en OPS, les professionnels de la santé et les stagiaires sont nombreux, mais n’entretiennent que peu de liens, ce qui restreint les activités interdisciplinaires et intersectorielles d’OPS dans la région. Le Laboratoire d’études et de recherche interdisciplinaire en oncologie psychosociale a justement été formé pour combler cette lacune. Son principal objectif est de soutenir la collaboration et la formation en OPS à Ottawa, dans toutes les branches et disciplines connexes.
Le Laboratoire d’études et de recherche interdisciplinaire en oncologie psychosociale
Sophie Lebel et Jennifer Brunet, toutes deux détentrices d’un doctorat et professeures à l’Université d’Ottawa, ont fondé le Laboratoire en 2015 après l’octroi par l’université d’une subvention de trois ans. Une stagiaire au doctorat (DPW) a été embauchée à titre de coordonnatrice pour aider à l’organisation des réunions, favoriser les échanges entre membres et élaborer du matériel publicitaire. Depuis 2015, le Laboratoire a attiré 58 membres. Il a tenu des rencontres en personne à intervalles réguliers au cours desquelles les membres présentaient des exposés sur divers sujets (projets de recherche, pratique fondée sur des données probantes...), suivis de discussions en groupe. Règle générale, les réunions mensuelles durent une heure. Le groupe a aussi tenu des séminaires annuels d’une demi-journée (ou « journées de recherche ») pour mobiliser tous les membres et renforcer le réseautage interdisciplinaire et intersectoriel. Les réunions et les séminaires se sont tenus sur le campus de médecine de l’Université d’Ottawa, adjacent au campus général de L’Hôpital d’Ottawa. De son côté, la stagiaire au doctorat (DPW) a joint les membres par courriel, à intervalles réguliers, pour leur transmettre de l’information et susciter des discussions; des stagiaires ont eu l’occasion de se greffer à diverses équipes de recherche et de pratique, et de recevoir des bourses du Laboratoire (par voie de concours) pour présenter leurs travaux de recherche sur l’OPS lors de congrès. Par ces occasions et ces activités, le Laboratoire souhaitait atteindre ses objectifs et, en fin de compte, développer la capacité de recherche et de pratique interdisciplinaire et intersectorielle en OPS.
Objectif de la présente étude
Le présent article décrit les activités du Laboratoire d’études et de recherche interdisciplinaire en oncologie psychosociale tenues durant les trois premières années de financement ainsi que les résultats d’une auto-évaluation pour aider à la constitution d’autres groupes interdisciplinaires. L’évaluation du programme visait à cerner les réalisations du Laboratoire et à déterminer sa durabilité tout en soulignant les besoins et préférences des membres. Voici les questions de recherche :
Le Laboratoire d’études et de recherche interdisciplinaire en oncologie psychosociale a-t-il atteint ses objectifs?
Qu’est-ce qui assurerait la durabilité du Laboratoire sans subvention?
Qu’est-ce que les membres jugent nécessaires pour maintenir leur engagement et leur participation aux activités du Laboratoire?
MÉTHODOLOGIE
Le protocole d’évaluation du programme du Laboratoire d’études et de recherche interdisciplinaire en oncologie psychosociale a été approuvé par le comité d’éthique de la recherche de l’Université d’Ottawa. On a utilisé une approche multiméthode séquentielle pour évaluer la mise en œuvre et les résultats du Laboratoire en commençant d’abord par envoyer par courriel aux membres un sondage quantitatif et qualitatif à remplir en ligne. Puis on a fait des entrevues téléphoniques qualitatives avec les personnes ayant accepté de participer. Tous les membres ont reçu une invitation.
Participants
Au moment de l’évaluation, le Laboratoire d’études et de recherche interdisciplinaire en oncologie psychosociale se composait de chercheurs et de professionnels de la santé (n = 22), d’étudiants au premier cycle et aux cycles supérieurs et de stagiaires postdoctoraux (n = 36) affiliés à un établissement d’Ottawa (Université d’Ottawa ou L’Hôpital d’Ottawa) qui pratiquent l’OPS ou font de la recherche dans le domaine. Les membres provenaient de différentes disciplines : sciences infirmières, kinésiologie, psychologie clinique, psychologie cognitive et neuropsychologie, ergothérapie, travail social, soins palliatifs et sociologie. Bien que certains aient pu être qualifiés à la fois de chercheurs et de praticiens, ils ont été classés, aux fins de la présente recherche, selon leurs principales fonctions professionnelles. À titre d’exemple, une infirmière clinicienne faisant de la formation et de la recherche a été classée dans la catégorie des professionnels de la santé, alors qu’un professeur de l’Université d’Ottawa exerçant aussi dans une clinique a été classé dans la catégorie des chercheurs.
Collecte de données
Un chercheur indépendant a mené les entrevues, analysé les résultats du sondage et transcrit les données d’entrevue. Les questions du sondage portaient sur la participation, la logistique, le contenu des réunions et des activités, les avantages et les défis. Le sondage comprenait aussi des questions sur les objectifs du Laboratoire, notamment sur les occasions de collaboration et de formation. Dans l’entrevue, les questions ouvertes étaient établies d’avance et servaient à approfondir l’évaluation (voir l’annexe 1). Les questions d’entrevue ont été élaborées par l’équipe de recherche en tenant compte des objectifs de l’évaluation : 1) De l’avis de chaque participant, le groupe facilitait-il la collaboration interdisciplinaire? 2) Quels éléments seraient nécessaires pour assurer la durabilité du groupe? 3) Que faudrait-il pour stimuler l’engagement et la participation des membres? Les participants étaient aussi invités à fournir toute autre information utile.
Analyse des données
Les données quantitatives ont été évaluées à l’aide de statistiques descriptives calculées sur la fréquence des réponses. Les données qualitatives ont été traitées à l’aide d’une analyse qualitative de contenu manifeste (Downe-Wamboldt, 1992) dans laquelle l’analyste se penche sur chaque question de recherche de façon séparée, puis examine et organise les données recueillies pour chacune de ces questions. Les données étaient ensuite résumées pour en dégager les grands thèmes. Les auteures ont discuté des résultats; le fruit de ces discussions est présenté ci-après.
RÉSULTATS
Des 58 membres, 19 ont répondu au sondage, soit 33 %. Les participants à l’évaluation du programme étaient des stagiaires (n = 8), des professionnels de la santé (n = 6) et des chercheurs (n = 5). Dix membres se sont présentés à l’entrevue : des stagiaires (n = 6) et des professionnels de la santé (n = 4), mais aucun chercheur (les statistiques descriptives sont rapportées au tableau 1). Des 19 participants, 12 avaient assisté à quelques réunions mensuelles (c.-à-d. entre 1 et 3 réunions) tenues l’année précédente, 6 n’avaient pris part à aucune réunion cette année-là (n = 1 non signalé), et 11 avaient assisté à la journée de recherche. Les participants travaillaient dans les domaines des sciences infirmières, de la psychologie et de la kinésiologie.
Tableau 1.
Statistiques descriptives de l’échantillon
| Descripteurs de l’échantillon | Réponse au sondage (n) | Entrevue (n) |
|---|---|---|
| Membres du groupe | 19 (total) | 10 (total) |
| Stagiaires | 8 | 6 |
| Professeurs | 5 | 0 |
| Professionnels de la santé | 6 | 4 |
| Domaines de pratique ou d’étude | ||
| Sciences infirmières | 6 | 2 |
| Psychologie | 8 | 5 |
| Kinésiologie | 3 | 3 |
| Sociologie | 1 | 0 |
| Travail social | 1 | 0 |
Tous les participants ont dit apprécier le Laboratoire et nommé de multiples avantages à faire partie du groupe. La plupart d’entre eux ont prodigué des encouragements en espérant que le groupe poursuive ses activités malgré l’arrêt du financement. Les préférences et les besoins différaient en ce qui a trait à la logistique, à la structure et au contenu, particulièrement entre les professionnels et les stagiaires Aux fins de rapport, les chercheurs et les professionnels sont regroupés sous le terme « professionnels », mais la distinction a été faite lorsque c’était nécessaire.
Avantages pour les stagiaires
Les stagiaires ont cité plusieurs avantages à faire partie du Laboratoire d’études et de recherche interdisciplinaire en oncologie psychosociale : trouver des membres pour leur jury de thèse, obtenir des postes de bénévole, collaborer avec des praticiens et ajouter de nouveaux éléments à leur recherche. Ils apprenaient aussi à faire des demandes de subvention et à présenter leurs travaux de recherche devant un vaste auditoire composé d’universitaires et de non-universitaires. Les stagiaires découvraient les applications pratiques des connaissances théoriques acquises durant leur formation. Les échanges avec des professionnels de la santé enrichissaient leur compréhension de questions complexes touchant l’OPS. Le contexte professionnel leur permettait d’explorer différentes perspectives de carrière en OPS et d’apprécier à leur juste valeur la recherche et la pratique interdisciplinaires.
Selon les stagiaires, le milieu n’était pas intimidant; ils se sentaient à l’aise de poser des questions et de présenter de nouvelles idées pendant les discussions. Ils ont aussi mentionné une diminution de leur sentiment d’isolement. Certains ont affirmé avoir rencontré d’autres stagiaires, chercheurs et professionnels en OPS grâce au Laboratoire. Pour d’autres, faire partie du groupe a permis de renforcer des déjà existants.
Avantages pour les professionnels
De l’avis des professionnels, le Laboratoire d’études et de recherche interdisciplinaire en oncologie psychosociale était l’occasion de se mettre en valeur à titre de superviseurs et de collaborateurs. L’un d’entre eux a dit avoir embauché un stagiaire à titre d’assistant de recherche. De plus, le groupe a permis aux professionnels de la santé d’entreprendre certains projets de recherche qui auraient été irréalisables en raison du manque de financement et de soutien. Certains membres, surtout des infirmières cliniciennes, avaient une capacité de recherche restreinte; le Laboratoire les a mises en lien avec des stagiaires et des chercheurs capables d’entreprendre des projets de recherche correspondant à leurs intérêts et leur mandat. Le groupe leur a aussi permis de s’acquitter de leur mandat de formation. Comme les stagiaires, les professionnels de la santé ont affirmé avoir rencontré des chercheurs et des stagiaires qu’ils n’auraient jamais pu rencontrer autrement.
Difficultés de participation
Lieu et calendrier des réunions
La durée des réunions influençait la participation des stagiaires et des professionnels de la santé, mais de façon différente, les professionnels de la santé préféraient des réunions plus courtes, mieux adaptées à leur emploi du temps. À l’opposé, les stagiaires préféraient des réunions plus longues. Pour eux, les réunions courtes ne justifiaient pas de devoir se rendre au campus de médecine de l’Université d’Ottawa. Le lieu de réunion était également un facteur influençant la participation. Les stagiaires et certains professionnels extrahospitaliers avaient de la difficulté à assister aux réunions en raison de la distance. Les professionnels de la santé (dont le personnel infirmier) ont expliqué que le lieu de réunion devait se trouver à une courte distance de marche pour qu’ils soient présents.
Les professionnels devaient également donner priorité à leurs tâches et obligations quotidiennes plutôt qu’aux activités du Laboratoire, ce qui explique leur participation variable aux réunions ou à la « Journée de la recherche ». Le calendrier des réunions posait aussi problème; les réunions ne se tenaient pas toujours les mêmes jours, ou aux mêmes heures. Les participants ont souligné le besoin d’une plus grande cohérence; pour bon nombre d’entre eux et surtout pour les professionnels de la santé, cela compliquait l’assiduité aux réunions.
Participants aux réunions et contenu
Les stagiaires étaient déçus lorsque peu de chercheurs et de professionnels de la santé participaient aux réunions. Le faible taux de participation des professionnels limitait les occasions de réseautage et empêchait les stagiaires d’acquérir des connaissances et d’entendre le point de vue des diverses disciplines et professions. Cela dit, les stagiaires étaient reconnaissants des possibilités de mentorat qui leur étaient offertes grâce au Laboratoire, mais trouvaient qu’elles auraient dû être plus explicites. La rétroaction reçue leur était utile, mais ils souhaitaient être évalués d’une façon formelle et obtenir des critiques constructives. Enfin, les stagiaires ont recommandé d’accorder plus de temps à la discussion qu’aux exposés pendant les réunions. Les professionnels, par contre, estimaient que le contenu des réunions visait parfois trop les stagiaires et n’était pas pertinent pour eux. Si les professionnels jugeaient que la réunion risquait de ne pas être instructive, ils accordaient plutôt la priorité à d’autres responsabilités.
DISCUSSION
La formation, la recherche et la pratique interdisciplinaires sont recommandées pour appuyer le travail des cliniciens et des scientifiques du domaine de l’OPS (Macdonald et al., 2012). L’intégration de connaissances, de méthode et de perspectives diverses permet invariablement de mieux comprendre les besoins complexes des patients et des familles, facilite l’échange de connaissances entre les disciplines et accroît l’efficacité des soins du cancer, ce qui ne se produit pas lorsque la recherche et pratique s’exercent en vase clos (Koritzinsky et al., 2016). En effet, les décideurs recommandent souvent la collaboration interdisciplinaire dans leurs politiques, mais l’application de ces recommandations se heurte encore à de nombreux obstacles (Jansen, 2008).
Le Laboratoire d’études et de recherche interdisciplinaire en oncologie psychosociale a été formé pour combler une lacune observée dans la recherche en OPS à Ottawa; les résultats de l’évaluation sont encourageants. Les membres du groupe semblent valoriser le travail du Laboratoire, car il a généré de nouvelles possibilités et rendu possibles la collaboration et la formation en OPS. Mais plus encore, les réponses des membres semblent indiquer que le Laboratoire a atteint ses objectifs, qui étaient de créer de nouvelles synergies et des occasions de formation. Les chercheurs ont renforcé leurs liens et uni leurs efforts pour présenter des demandes de subvention; les professionnels de la santé ont fait équipe avec des stagiaires et des chercheurs capables d’entreprendre des projets de recherche déjà proposés. Les stagiaires ont pu recevoir de la formation, occuper des postes d’assistants de recherche et enrichir leurs connaissances de l’OPS comme domaine interdisciplinaire. Néanmoins, il y a eu des défis à surmonter (voir ci-après).
Recommandations
Selon la littérature, les composantes principales d’une collaboration psychosociale interdisciplinaire sont les suivantes : avoir un objectif commun, reconnaître les fonctions et les responsabilités de chaque membre, communiquer adéquatement, désigner clairement les personnes responsables (Daem et al., 2019), établir de bonnes méthodes de résolution de conflits et faire preuve de souplesse (Jansen, 2008). En outre, les résultats de l’actuel programme d’évaluation indiquent que d’autres aspects pratiques doivent s’ajouter, comme un engagement à collaborer et une reconnaissance formelle des établissements où les efforts de collaboration font partie du rôle des professionnels en oncologie psychosociale.
Engagement
Selon les résultats, le Laboratoire devra relever certains défis pour assurer la poursuite de ses activités. Les stagiaires et les professionnels n’ont pas les mêmes besoins en ce qui a trait au calendrier des réunions et à leur contenu. Le Laboratoire fonctionne selon un cadre ouvert et non contraignant pour encourager les membres à maintenir leur participation et à assister aux réunions quand ils le peuvent. La présence aux réunions pourrait être renforcée par des demandes explicites de disponibilité. Compte tenu de l’augmentation du nombre de réunions virtuelles durant la pandémie de COVID-19, ce format pourrait améliorer l’accessibilité, mais il ne favoriserait pas l’établissement des relations informelles qui se tissent au cours des rencontres en personne.
Les universitaires et les praticiens doivent composer avec des demandes concurrentes; il ne leur est donc pas simple de consacrer du temps de travail à des activités qui ne sont pas reconnues par l’employeur. Pour assurer leur durabilité, les groupes comme le Laboratoire gagneraient à ce que leurs membres obtiennent une autorisation officielle de participation auprès de leur établissement ou de leur employeur. À cause du manque de régularité dans le calendrier de réunions, il est difficile pour les participants de justifier auprès de leur employeur le temps bloqué pour les activités du Laboratoire. Par contre, si les réunions sont prévues à des intervalles réguliers, certains membres ayant des conflits d’horaire ne peuvent jamais y assister. On invite donc les groupes comme le Laboratoire à faire reconnaître leurs activités auprès des différents établissements.
Besoins des membres
Une autre difficulté de l’organisation d’un groupe interdisciplinaire est de satisfaire aux divers besoins des membres à différentes étapes de leur carrière. D’après les résultats, il faut s’assurer que les professionnels bénéficient de possibilités et d’informations nouvelles et que le contenu présenté aux stagiaires soit adapté à l’étape où ils en sont dans leur parcours. Le maintien d’un juste équilibre entre les occasions d’apprentissage et les occasions de collaboration, de même que la création de conditions favorables à la participation de tous les membres aux discussions pourraient favoriser un meilleur engagement. D’autres solutions possibles : réserver des périodes à la discussion et laisser aux participants le temps de se présenter au début des réunions.
Évaluation et gestion
La gestion du Laboratoire par un stagiaire au doctorat comporte à la fois des avantages et des limites. L’avantage, c’est que le stagiaire acquiert de l’expérience en exerçant des fonctions administratives et en défendant les intérêts des stagiaires tout en se créant un réseau de collègues en OPS. La difficulté vient du roulement des stagiaires une fois leur diplôme obtenu. La participation d’un professeur ou d’un professionnel de la santé à la gestion assurerait une certaine stabilité. Mais il sera difficile pour cette personne de s’engager pleinement si cette tâche n’est pas reconnue comme faisant partie de sa charge de travail. Le groupe a donc proposé de faire appel à des représentants gestionnaires. Ainsi, un professeur, un chercheur, un professionnel de la santé et un étudiant pourraient collectivement représenter les membres et se partager les tâches administratives.
Limites
La présente évaluation de programme comporte plusieurs limites; elle est donc difficile à généraliser. Premièrement, les membres du Laboratoire n’ont pas tous pris part à l’évaluation; ensuite, beaucoup plus de stagiaires que de professionnels de la santé ont répondu au sondage d’évaluation, alors qu’aucun chercheur n’a été interviewé. Cela limite notre compréhension des approches permettant de mobiliser et de retenir une diversité de membres. Par conséquent, les prochaines évaluations devront recueillir le point de vue des chercheurs. Deuxièmement, les données ont été récoltées uniquement auprès des membres à l’aide de méthodes adaptées aux besoins du groupe, ce qui limite les comparaisons avec d’autres données. Plus important encore : il est évident que les résultats ne peuvent être généralisés à d’autres groupes. Il faudra comprendre comment et dans quelle mesure, le cas échéant, les résultats de la présente évaluation varient entre les différents groupes d’OPS. À ce sujet, l’étude actuelle propose des thèmes qui serviront à formuler et à tester des hypothèses précises à vérifier dans les études ultérieures qui évalueront les groupes d’OPS.
CONCLUSION
L’importance de l’interdisciplinarité dans la formation, dans la recherche et dans la pratique est de plus en plus reconnue et les initiatives comme celle du Laboratoire répondent justement aux besoins en constante évolution du domaine de l’oncologie. Cependant, la pérennité de ces initiatives dépend d’une coordination efficace et de l’engagement des membres à poursuivre les activités de groupe en tenant compte des exigences concurrentes entre les programmes de formation et les responsabilités professionnelles. Pour favoriser la durabilité des groupes comme le Laboratoire d’études et de recherche interdisciplinaire en oncologie psychosociale, il importe de maintenir un juste équilibre entre les besoins contradictoires et de renforcer l’engagement des membres et des établissements. Les programmes visant à améliorer la collaboration et la formation interdisciplinaires en oncologie psychosociale devraient tenir compte de ces facteurs aux étapes de développement et d’évaluation.
REMERCIEMENTS
Les auteures remercient les membres qui ont généreusement donné de leur temps pour exprimer leurs idées et raconter leurs expériences. La troisième auteure est titulaire d’une Chaire de recherche du Canada de niveau 2 sur la promotion de l’activité physique pour la prévention du cancer et la survivance.
Annexe 1. Guide pour la conduite de l’entrevue – Évaluation du programme de l’Interdisciplinary Psychosocial Oncology Research Group and Laboratory
À votre avis, comment le groupe peut-il combler vos besoins? Quels sont vos besoins particuliers?
-
Quels sont les plus grands obstacles à la participation aux activités du groupe?
Logistique (heure, lieu de rencontre; format de la réunion, durée, mode de prestation, fréquence)
Contenu
-
Comment le groupe peut-il maintenir votre intérêt pour ses activités?
L’animateur, le sujet ou le contenu de la réunion est-il un facteur décisif de votre présence?
-
Que pensez-vous de la composition du groupe?
Le mélange de stagiaires, de chercheurs et de professionnels de la santé vous plaît-il? Veuillez préciser.
La présence de stagiaires et de chercheurs vous plaît-elle? Veuillez préciser.
-
STAGIAIRES : Votre superviseur vous a-t-il encouragé à vous joindre au groupe?
Dans l’affirmative, qu’a-t-il dit ou fait?
Cela a-t-il influé sur votre décision de participer?
Avez-vous invité d’autres stagiaires ou des membres du personnel à se joindre au groupe? Qu’est-ce que vous en a empêché?
L’un des objectifs du groupe est de favoriser les occasions de formation. Est-ce le cas pour vous?
Dans l’affirmative, auriez-vous eu accès à ces possibilités autrement?
-
CHERCHEURS : Avez-vous encouragé des stagiaires ou des étudiants à participer aux activités du groupe?
À votre avis, cela a-t-il influencé leur décision de participer?
Dans l’affirmative, de quelle façon leur avez-vous présenté le groupe?
Avez-vous invité des collègues ou de membres du personnel à se joindre au groupe? Qu’est-ce qui vous en a empêché?
L’un des objectifs du groupe est de favoriser les occasions de formation. À votre avis, est-ce le cas pour vos stagiaires?
Dans l’affirmative, votre stagiaire aurait-il eu accès à ces possibilités autrement?
-
PROFESSIONNELS DE LA SANTÉ : Quelqu’un vous a-t-il encouragé à vous joindre au groupe?
Dans l’affirmative, qui était cette personne?
Dans l’affirmative, qu’a-t-elle fait?
Dans la négative, qu’est-ce qui vous a amené à vous joindre au groupe?
Avez-vous invité des collègues ou des stagiaires à se joindre au groupe? Qu’est-ce ce qui vous en a empêché?
POUR TOUS
Qu’est-ce qui vous a incité à vous joindre au groupe?
À quelles activités (rencontres individuelles, journées de recherche) avez-vous participé? Qu’est-ce qui vous a convaincu d’être présent?
Quels sujets étaient le plus intéressants? Pourquoi?
L’un des objectifs du groupe est de favoriser le réseautage et les interactions en oncologie psychosociale. Le groupe a-t-il facilité l’établissement de liens professionnels avec des stagiaires, des chercheurs ou des professionnels de la santé? Dans l’affirmative ou la négative, pouvez-vous nous en dire plus à ce sujet?
Sans financement, il ne pourra plus y avoir d’assistant de recherche pour le Laboratoire, mais plutôt un organisateur moins actif; il n’y aurait pas non plus de goûter ou de repas du midi, ni de rémunération pour les conférenciers invités (notons que la plupart n’ont pas été rémunérés jusqu’ici) ou de prix pour les stagiaires. Seriez-vous tout de même disposé à travailler avec le groupe sachant que ces « avantages » pourraient disparaître? Comment voyez-vous l’avenir du Laboratoire d’études et de recherche interdisciplinaire en oncologie psychosociale compte tenu du changement relatif au financement?
Footnotes
CONFLIT D’INTÉRÊTS ET SOURCES DE FINANCEMENT
La présente recherche a reçu l’aide financière de la Faculté des sciences sociales de l’Université d’Ottawa.
Les auteures déclarent n’avoir aucun conflit d’intérêts.
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