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. 2023 Feb 28;181(4):364–367. [Article in French] doi: 10.1016/j.amp.2023.02.007

Les effets de la pandémie sur un dispositif psychodynamique pour les étudiants

The effects of the pandemic on students in a psychodynamic setting

Ceylin Ozcan a,, Frédéric Atger b
PMCID: PMC9972249  PMID: 37006456

Abstract

The health crisis brought on by the Covid-19 pandemic has resulted in a particularly severe impact on the mental health of students. This period of their lives, between adolescence and adulthood, is fraught with decisive issues: changes in familial relationships, self-reliance, involvement in romantic and erotic relationships, essential choices: profession, partner. For some students, we could add to the list mobility or exile when studies require it, as well as economic concerns. It is therefore a pivotal period, which for the most part is productive, but also one of great psychological vulnerability. This vulnerability was heightened by the isolation and disruption of their education. These were the most striking effects of the health crisis on students. BAPU FSEF Paris V's mission is to provide students with access to psychodynamic psychotherapy. The team had to adapt its protocols to the qualitative and quantitative changes in demand during the health crisis. We discuss these changes by illustrating them with a clinical example. The long-term effects of the crisis are also discussed.

Keywords: Covid-19, Pandemic, Psychodynamic psychotherapies, Psychopathology, Students, Time

1. Introduction

La pandémie a fondamentalement bouleversé les modalités du lien social [3] et du vivre-ensemble. Cette crise sanitaire, inédite, a profondément mises à l’épreuve les conditions subjectives de tout un chacun. Elle est de l’ordre d’une rencontre avec le réel, hors sens et donc extime au langage. Le virus, entité invisible et impalpable, est inépuisable, résistant au temps qui passe. Il se propage en variant, sans être soumis à une loi symbolique ou à une logique, il crée le désordre dans l’ordre [7], la contingence pure.

Nous constatons aussi que la crise sanitaire a mis en cause le discours scientifique de notre époque [2]. Elle a été un indicateur du fait que la science n’est pas solidement nouée au social. Sur ce point, nous rejoindrons Rudolf Virchow qui, fin XIXe siècle, affirmait que l’épidémie est un phénomène social avec quelques aspects médicaux [1]. La pandémie a amplifié les inégalités sociales déjà existantes. Elle a été un révélateur des nouvelles formes du malaise dans la civilisation [5], des failles qui persistent dans le fonctionnement de nos institutions : hôpitaux saturés, services de santé publics au bord de l’effondrement, universités désertées, etc. Nous avons été les témoins d’un tournant historique : la pandémie, et s’ensuit la guerre, le dérèglement climatique alarmant… Désormais, nous ne pouvons plus vivre dans la même normalité. Il est temps de réfléchir à la manière dont notre normalité a été destituée et d’inventer des nouvelles modalités de vivre-ensemble.

2. La crise dans le temps

La crise sanitaire a surtout ébranlé notre rapport au temps, pour reprendre les termes de Frédéric Worms, c’est : « une urgence vitale » qui dure [10]. Il s’agit d’une transformation temporelle mais également de celle de l’urgence. Il évoque « une nouvelle expérience temporelle, dont chacun sent qu’elle accompagne ce danger vital comme son ombre » [10]. Il ne s’agit pas d’une simple généralisation de l’urgence mais d’une nouvelle articulation de l’urgence avec toutes les dimensions du temps. F. Worms refuse donc l’idée d’une coupure dans le temps, avec un avant et un après, car selon lui la pandémie rejoint et concentre tous les autres événements de l’époque. Elle nous ramène à la biologie humaine, au changement climatique, à ce qu’il appelle le « moment du vivant », à la conjonction de ce qui nous relie à la vie et à la mort. La pandémie cristallise les éléments du moment présent, mais également les modalités de l’actualité de notre monde.

Par ailleurs, Orhan Pamuk, écrivain turc lauréat du prix Nobel, nous aide à souligner les trois aspects communs des réponses sociales en période d’épidémie [8]. Premièrement, il s’agit d’un recours au déni. En d’autres termes, face à la rencontre de cet inconnu qui peut sidérer, c’est nier la crise. F. Worms se servira d’un néologisme pour définir cet état : le « pan/déni » [9], à ce point précis, c’est-à-dire le déni à l’échelle mondiale. Deuxièmement, la peur et la panique généralisées, où l’on répond à l’urgence par l’urgence, ce qui ne permet pas un traitement à long terme de la crise. Le troisième aspect concerne les rumeurs qui se répandent et circulent. Nous pouvons relever ici la fonction imaginaire des réseaux sociaux et la désinformation qui y règne. Une manière de traiter le réel sur le plan imaginaire par l’inflation de sens ; mais ces mirages ne permettent pas un acte de citoyenneté ni une ouverture vers une rectification ou une inventivité.

Nous faisons le pari que la clinique des jeunes adultes réserve une grande richesse pour comprendre la crise actuelle dans la temporalité et dans le lien social que nous traversons sur différents registres ainsi qu’elle ouvre à des questions cruciales pour réfléchir à une nouvelle façon d’envisager le vivre-ensemble.

3. Les étudiants au temps de pandémie

L’entrée dans la vie étudiante ouvre le sujet au temps de la rencontre, au sens du hasard, de la découverte de l’inconnu mais aussi de la mobilité. Le sujet est amené vers un autre investissement dans le savoir. Cette entrée est aussi un temps d’émergence des symptômes entravant le désir ; dévoilant au sujet ce qui l’a marqué comme traces de son histoire mais aussi de son vécu de rencontre avec la jouissance. Cela le convoque à trouver comment faire avec ce qui insiste, à un savoir-faire.

La crise sanitaire, brouillant l’horizon, a donc rendu manifestes non seulement la solitude mais aussi et surtout, l’incertitude face à l’avenir à quoi les étudiants ont à faire. Il faut le dire : au début de la pandémie, les étudiants étaient complètement livrés à eux-mêmes, chacun a trouvé sa propre solution, plus ou moins consistante selon ses appuis, ses constructions. Certains réseaux étudiants se sont mobilisés pour créer des chaînes d’entraide, donner à certains la possibilité d’accès aux soins. Quelle qu’elle soit, l’urgence subjective que peuvent designer l’angoisse et la détresse psychique des jeunes, parfois accompagnées d’un sentiment de vide au cœur de l’existence, était majeure. De nombreux facteurs y ont contribué : une grande précarité économique et sociale, l’isolement, notamment pour les étudiants étrangers, un trop-plein d’écrans, l’enseignement à distance, le décrochage, la discontinuité qui devient une rupture dans la temporalité subjective pour certains, une grande pression à la réussite pour d’autres, mais sans une vraie perspective d’avenir. Bref, il n’est désormais plus possible de se représenter le monde d’après.

Les cadres de soin sont peu propices à recevoir sans contrainte de délai face aux vagues de demande encore plus importantes pendant et depuis la pandémie. Il n’est souvent pas possible de saisir le moment d’émergence de la demande, ce n’est que dans l’après-coup que l’accueil a lieu. Ce qui a comme conséquence la multiplication des inscriptions dans les listes d’attente des différentes structures ambulatoires. Les étudiants parcourent, circulent d’un lieu à l’autre sans pouvoir trouver un lieu d’ancrage à leur parole. En ce sens, la pandémie est aussi une expérience radicale de l’inconsistance de l’Autre. Cela fait un point d’arrêt, ou encore un trou dans le savoir. Mais alors, y a-t-il d’autres possibilités de rebondissements, de composer avec ce réel ?

Pour revenir sur F. Worms, selon lui c’est aussi une chance. Nous pouvons nous saisir de cette rencontre pour la transformer en un moment également fécond. Car chacun était invité à interroger les choix déjà engagés, à cerner son manque-à-être, pour mieux s’orienter quant à̀ son désir inconscient, et à l’occasion, aller vers des discours plus propices au vivre- ensemble.

4. Vignette clinique

Madame A. a été adressée au BAPU pour poursuivre une prise en charge commencée il y a deux ans après l’apparition d’idées suicidaires. Elle présentait alors un état dépressif.

Lorsqu’elle commence sa psychothérapie au BAPU, elle va mieux sur le plan symptomatique, mais sa configuration psychique garde une certaine fragilité, qui s’exprime par une « hypersensibilité » affective, des auto-reproches, diverses difficultés relationnelles, où se condense un rapport au manque problématique.

Avec le premier confinement, son projet de recherche est annulé, alors que les études sont un axe crucial qui oriente sa vie. Après cette annulation, elle désinvestit rapidement ses études, elle a « un coup de mou », dit-elle, avec une importante procrastination et des ruminations négatives. Se déclenche alors une symptomatologie obsessionnelle avec des compulsions ainsi que des plaintes hypocondriaques. Ainsi, le premier temps de confinement est une « chute » selon ses dires, une chute dans ses capacités intellectuelles à soutenir son désir inscrit dans le lien social. Submergée par un excès d’affect, elle n’arrive plus à se gérer.

Deuxième temps, le plus dur pour elle : l’isolement provoqué par le confinement avec sa famille. Une grande rivalité fraternelle ne lui permet pas d’assumer sa place, elle s’efface à l’endroit de cette place subjective et se sent mise de côté par ses parents. C’est un temps de vacillation identitaire, avec un effondrement progressif des assises narcissiques, ce qui renforce son désinvestissement libidinal des études. Alors que son frère prend de l’assurance et gagne en autonomie, elle se retrouve dans une grande culpabilité alternée avec une rage intérieure de ne pas « être l’enfant favori ». Mais ces conflits familiaux la mobilisent pour chercher une solution : elle quitte la maison familiale pour aller habiter avec son compagnon. Mais l’enfermement et l’isolement continuent.

Ces enfermements, dans la famille, puis avec son compagnon, font écho avec une rencontre traumatique, quand elle était adolescente. Il s’agit d’une relation d’emprise dans sa première relation amoureuse, qui a été très destructrice pour elle. L’entrée à l’université lui a permis de se dégager progressivement de cette relation, en prenant appui sur d’autres rencontres avec ses semblables. Être livrée à elle-même pendant la pandémie a réveillé en elle des injonctions surmoïques auparavant nourries par cette rencontre traumatique, doublées pendant sa dépression par le dire maternel, écho bruyant de la pulsion de mort, d’où le récit de souffrance et d’auto-destructivité du sujet.

Troisième temps : la fin des confinements lui permet finalement de réorganiser ses projets d’études restés longtemps en suspens : elle peut partir faire son stage, passer son mémoire brillamment et commencer un doctorat avec un contrat doctoral.

La reconstitution de cet axe qui oriente sa vie lui permet de temporiser les exigences de l’Autre, son encombrement par ses pensées et ses interprétations. La scansion temporelle marque un avant et un après. Ce qui tempère l’attente d’une prise en charge et la délimite.

Nous avons fait le pari de consolider sa solution subjective tout en lui laissant les possibilités de traverser le doute et la remise en question de ses choix. Il a été question d’un travail de serrage et d’une élaboration orientée, pour extraire le symptôme du sujet, l’arrimer à sa position subjective et à des repères historiques discursifs dans son récit. Le symptôme psychiatrique devient un symptôme analytique, dans le transfert et dans la conjoncture temporelle du sujet.

Le nouveau dispositif que nous allons maintenant évoquer a permis à Madame A. d’alléger une fixation anxieuse de son symptôme, d’alléger certains signifiants au départ assez figés, et de tempérer une certaine rigidité psychique. Rebondissement important à un moment charnière de vie : fin d’études et construction de projet dans lequel le sujet peut s’inscrire dans l’avenir. Progressivement, le symptôme devient un symptôme analytique où le sujet commence à interroger sa position inconsciente. Cela a permis d’amorcer un travail de psychothérapie individuelle.

5. Le dispositif des rencontres : un dispositif durable ?

De là se dégage une nécessité à remanier, à réaménager des dispositifs, des espaces d’accueil de la parole. Étant une des rares espaces pour les étudiants structurés par le discours psychanalytique, au BAPU, le sujet est invité à dire ce qui a fait impasse, butée pour lui. Le travail, s’il s’engage, c’est de pouvoir en déduire un savoir particularisé qui concerne le sujet. Une ouverture vers l’inconnu, le nouveau, peut faire émerger une certaine inventivité. Repérer des signes discrets d’une décompensation peut avoir une fonction préventive et en outre, éviter un effondrement catastrophique des édifices psychiques.

Au BAPU, un dispositif a été créé pendant la pandémie : les « Rencontres ». Cette création a suivi la mise en place d’un accueil rapide des demandes, dès le premier confinement, donc dans une phase où toutes les séances étaient en distanciel. Bien que le BAPU soit un centre de psychothérapie, la nécessité de mettre en place cet accueil a prévalu, afin de permettre un certain traitement de l’urgence mais aussi de ne pas laisser les étudiants en cours de travail thérapeutique dans le désarroi, face à une rupture radicale du lien social. Cet accueil à distance, dans des délais de 24 à 72 heures, était suivi d’une prise en charge individualisée, généralement de courte durée. Une écoute attentive, une présence, une parole de l’Autre qui offre un être-là était au rendez-vous, afin de remédier à cette expérience avec l’insupportable, et aussi bien, évidemment, pour donner quelques possibilités à l’élaboration psychique face à cette rencontre avec le réel.

Ce dispositif s’est avéré très pertinent également sur le traitement de l’attente. Auparavant, lorsqu’un étudiant appelait, il était inscrit sur la liste d’attente par le secrétariat et l’attente pouvait durer plusieurs mois avant un premier accueil.

L’offre de soins court le risque de se vider de son sens dans cette attente, comme une étendue [2] où la demande du sujet reste suspendue. Une trace de son inscription peut s’évaporer, sans que nous puissions prendre la mesure de la fragilité psychique. Cela a conduit l’équipe à mettre en place de nouvelles modalités de réponse aux demandes des étudiants dès le début de l’année 2021.

Désormais, grâce à la création de ce nouveau dispositif de « Rencontres », une nouvelle réponse est possible. Un premier rendez-vous, la rencontre, est proposé aux étudiants afin d’évaluer leurs difficultés et les possibilités d’aides pertinentes. Cela peut déboucher vers un « accueil » pour commencer un travail de psychothérapie. Les signifiants : « suivi espacé », « court suivi avec inscription dans la liste d’attente », « orientation vers une structure de soin », voient le jour. Il s’agit pour certains d’un accompagnement de l’attente. Cela peut être le temps de faire sa place, dans le lien qui évolue, vers un travail plus soutenu et investi avec un temps de déconstruction pour une nouvelle issue. Cela permet d’alléger le recours au traitement psychiatrique, d’avoir une prévention des risques de passage à l’acte, d’accueillir le dire d’un sujet qui dépose sa réalité délirante parfois pour la première fois afin de pouvoir le traiter, d’éviter aussi cette errance entre les lieux de soin, à l’encontre d’une prétendue interchangeabilité entre les adresses, de créer un point d’ancrage. Un bricolage au cas par cas. Surtout que la parole soit recréditée.

À cet âge charnière, un espace d’écoute permet d’apaiser les angoisses et de repérer les différentes particularités subjectives de la souffrance psychique, de soutenir activement les questionnements parfois très bruyants de ces jeunes et aussi de réduire considérablement les risques de décompensations ou de rechutes ultérieures.

Nous avons constaté une aggravation de la psychopathologie des étudiants qui ont sollicité le BAPU ces derniers mois. Pour reprendre l’idée du début de notre intervention, ce dispositif pour un laps de temps limité a permis un traitement de l’urgence subjective et d’inviter l’étudiant à se positionner dans son dire par rapport à cette urgence. La complexité des problématiques psychiques ne permet pas de prévoir à coup sûr la durée ni la fin du traitement. Donc, dans ce dispositif, il s’agit aussi d’un traitement de réduction, de serrage, un bricolage tout en tenant compte la temporalité subjective.

Il s’agit d’un « traitement psychanalytique » avec des « effets rapides » pour ainsi capter les signifiants maîtres de notre époque. Ce bricolage du temps logique [4], [6] qui se fait au cas par cas permet de capitonner un sens apaisant, de boucler un cycle, et cela peut suffire, ou alors le symptôme devient un symptôme analytique dans le transfert et cela permet une entrée dans un travail analytique.

Parfois ça fonctionne et parfois ça ne prend pas et ça rate.

6. Conclusion

Les difficultés de Madame A. nous ont paru exemplaires de l’impact du confinement sur les étudiants.

Sur le plan relationnel : l’isolement par rapport aux pairs, et/ou le huis clos familial, pour Madame A : les deux. Sur le plan académique : le stage qui ne peut pas se faire, le mémoire qui ne peut être rendu, le redoublement du M2.

L’équilibre narcissico-objectal, en pleine reconstruction à cette période de la vie est ainsi mis à l’épreuve sur ses deux versants, ce qui provoque une recrudescence des manifestations psychopathologiques ; mais peut aussi entraîner une fragilisation identitaire à long terme.

L’image du trapéziste, que le psychanalyste Paul Denis évoquait lui à propos de l’adolescence, semble aussi très pertinente pour le jeune adulte. Il est comme un trapéziste qui doit lâcher le trapèze sur lequel il s’appuie depuis le début de sa vie, et se lancer dans le vide pour saisir l’autre trapèze qui vient vers lui : de nouvelles relations, des études, un métier, qui permettent la construction de son nouvel équilibre et de son identité. Pour beaucoup d’étudiants pendant la pandémie, ce trapèze des rencontres, des réalisations, est resté virtuel ou s’est dérobé. Certains ont pu se rattraper au trapèze familial, ou s’appuyer sur leurs ressources internes. Mais les plus fragiles, les plus isolés, se sont retrouvés dans le vide, expérience qui les a encore plus fragilisés, d’où cette aggravation des problématiques dont nous avons été les témoins dans les lieux de soins et qu’illustre notre vignette clinique.

Déclaration de liens d’intérêts

Les auteurs déclarent ne pas avoir de liens d’intérêts.

Références

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