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. 2020 Dec 2;30(1):8–21. [Article in French] doi: 10.1016/j.sexol.2020.11.004

Impact du confinement COVID19 sur les cognitions et émotions sexuelles

Covid19 lockdown impact on cognitions and emotions experienced during sexual intercourse

B Gouvernet a,*, M Bonierbale b
PMCID: PMC7709724

Abstract

Objectives

To study the impact of COVID19 lockdown on cognitions and emotions felt during sexual intercourse by analyzing the responses of 1079 French-speaking subjects (338 men, 741 women, median age: 31 years) who participated in an online survey between April 27 and May 11, 2020.

Method

Negative sexual cognitions (NSC), positive sexual emotions (PSE) and negative sexual emotions (NSE) are assessed using a tool inspired by the Sexual Mode Questionnaire. Data are crossed with sociodemographic indicators, information on lockdown modalities, indices on sex life, information on psychological functioning and sexual satisfaction.

Main results

One third of the participants saw a decrease in the frequency of their sexual activities or in their sexual satisfaction. Changes in NSCs were found in 74.4% of subjects (increase: 38.4%; decrease: 36%). Emotional changes are found in between 50.7% (NSC: increase: 20.2%; decrease: 30.5%) and 60.9% (PSE: increase: 24.6%; decrease: 36.3%) of participants. The effect of lockdown on NSC, NSE, and PSE depends on gender at birth, intensity of depressive symptoms, and attachment styles. Women appear to be more vulnerable to lockdown than men. Insecure or depressed subjects also appear more vulnerable. The lockdown impact also depends on changes in the frequency of physical/digital intercourse during lockdown and the modalities of confinement. Changes in NSC, NSE, and PSE had a significant effect on sexual satisfaction during lockdown.

Conclusion

The lockdown impact on sexual emotions and cognitions is non-negligible and greater than the impact on sexual behaviors. Whether it is positive or negative, it asks about the post-confinement repercussions: what becomes of a positive impact with deconfinement? Will the negative impacts be one-off or will vulnerabilities be expressed over the long term?

Keywords: Lockdown, Covid19, SEXUAL emotions, Sexual cognitions, Attachment styles

Introduction

Contexte

Les premiers cas d’infection par le coronavirus SARS COV-2 sont officiellement apparus dans la province Hubei (Chine) en novembre 2019. Au départ circonscrite à la Chine, la maladie à coronavirus (COVID-19) s’est rapidement répondue à travers le monde. Le 30 janvier 2020, l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) a prononcé l’état d’urgence de santé publique de portée internationale. Le 11 Mars, l’épidémie de COVID-19 a été déclarée pandémie par l’OMS. Face à l’augmentation exponentielle des cas de COVID-19, de nombreux pays ont adopté des mesures de confinement localisées ou généralisées de leur population. En France, le premier confinement a débuté le 17 mars et pris fin le 11 mai. Un second confinement a débuté le vendredi 30 octobre jusqu’au 1ier décembre 20201 . Nous nous focaliserons ici exclusivement sur l’impact du premier confinement.

Lors de ce premier confinement, les français.e.s étaient assigné.e.s à résidence. Les interactions sociales devaient être limitées au strict minimum. Les établissements d’enseignements ont été fermés à la présence physique des élèves. Seuls les commerces considérés essentiels ont été autorisés à rester ouvert. Les sorties quotidiennes de loisir n’étaient autorisées que pour une durée d’une heure maximum, dans un périmètre d’un kilomètre autour du domicile, seul.e ou uniquement avec les membres du foyer.

La situation sanitaire et le confinement liés à la maladie à coronavirus (COVID-19) ont eu un effet délétère sur la santé mentale des populations. La prévalence des troubles de l’humeur, des troubles anxieux, des troubles du sommeil est plus élevée (Gualano et al., 2020, Pierce et al., 2020, Salari et al., 2020) que ce qu’il est coutume d’observer habituellement (Baxter et al., 2013, Lim et al., 2018, Fond et al., 2019). Des répercussions ont été trouvées au sein du groupe familial (Brown et al., 2020, Günther-Bel et al., 2020) et du couple (Luetke et al., 2020, Moreira and da Costa, 2020).

Si de nombreuses études ont évalué les effets du confinement sur le bien-être et la santé physique et mentale, plus rares sont celles interrogeant ses effets sur la sexualité. Or la sexualité est une dimension importante de la santé (World Health and Organization, 2006) ayant des répercussions individuelles et sociales non négligeables (Ford et al., 2019). Afin de contribuer à ce champ de recherche émergent, nous proposons ici d’étudier les répercussions du confinement COVID19 sur les pensées automatiques – les cognitions - et émotions éprouvées lors des relations sexuelles, dans la continuité des approches sociocognitives de la sexualité (Byers et al., 1998, Renaud and Byers, 1999, Nobre and Pinto-Gouveia, 2008, Else-Quest, 2014, Sprecher, 2014, Moyano et al., 2016, Tavares et al., 2020, Verbeek et al., 2020). Parce que la satisfaction sexuelle2 est associée à la santé mentale et à la qualité de vie individuelle et de couple (Sánchez-Fuentes et al., 2014, Flynn et al., 2016, Peixoto et al., 2018), nous étudions également l’impact de ces cognitions et émotions sur la satisfaction sexuelle dans la continuité de la littérature internationale récente (Li et al., 2020, Panzeri et al., 2020).

Revue de littérature

Les travaux traitant de l’impact du confinement sur la sexualité sont principalement focalisés sur les comportements sexuels : modifications des pratiques masturbatoires, impact du confinement sur la fréquence des relations sexuelles, développement des cybersexualités, consommation de pornographie (Arafat et al., 2020, Landry et al., 2020, Lehmiller et al., 2020, Mestre-Bach et al., 2020, Stephenson et al., 2020). Dans l’ensemble ces études montrent que, si l’impact du confinement sur la sexualité existe, il n’est pas unidirectionnel (Döring, 2020). L’impact du confinement dépend d’une pluralité de facteurs individuels, relationnels et contextuels (Dewitte et al., 2020) :

  • il ressort globalement une plus grande vulnérabilité des femmes aux effets du confinement. Elle s’explique notamment par une plus grande précarité économique (Milliken et al., 2020), des difficultés accrues à accéder au produit de première nécessité (par exemple : les protections menstruelles, cf. Crawford & Waldman, 2020) ou aux soins sexuels et reproductifs (Burki, 2020), à des normes de genres conduisant à une asymétrie dans la répartition des tâches au sein du foyer ainsi qu’une plus forte probabilité d’être confronté à de la violence conjugale (Women UN., 2020) ;

  • l’impact du confinement dépend également des modalités de confinement. Il ne saurait être identique selon que l’on a été confiné seul.e ou en couple, avec un nouveau partenaire ou avec un.e partenaire habituel.le (Döring, 2020, Luetke et al., 2020), avec ou sans enfants (Günther-Bel et al., 2020);

  • l’impact du confinement dépend du fonctionnement sexuel habituel et des capacités à créer/innover dans sa vie sexuelle (Jacob et al., 2020, Lehmiller et al., 2020, Lopes et al., 2020). Le confinement pose alors la question de l’impact des cybersexualités (cf. Döring and Mohseni, 2018).

Parmi les facteurs explicatifs des variabilités des effets du confinement, ceux en lien avec le fonctionnement psychologique et relationnel sont encore peu investigués. Dans une étude publié fin septembre 2020 (Panzeri et al., 2020), les symptômes dépressifs et l’anxiété–évaluées à la DDASS-21–auraient impacté négativement la vie sexuelle des participants pendant le confinement. Cette étude repose sur un nombre limité de sujets (n  = 124). Par ailleurs, les liens entre troubles émotionnels et sexualité sont complexes. Si la sexualité peut être impactée négativement par ceux-ci, elle peut être « utilisée » par les sujets afin de gérer les émotions négatives (Cooper et al., 1998, Bancroft et al., 2003, Meston and Buss, 2007). Aussi nécessite-t-elle d’être complétée par des études sur d’autres échantillons.

Le fonctionnement psychologique et relationnel ne saurait se résumer à des symptômes psychopathologiques. Nous pouvons supposer, à l’appui des modèles proposés dans la théorie de l’attachement adulte (Birnbaum et al., 2006, Zayas and Ram, 2009, Dewitte, 2012, Gouvernet et al., 2015, Mikulincer and Shaver, 2016), que la façon dont sont envisagées et anticipées les relations avec le.la partenaire amoureux.se et sexuel.le concourent à façonner les émotions et cognitions ressenties lors des relations sexuelles. Ce faisant, nous pouvons supposer que l’impact du confinement sur les pensées et émotions sexuelles ne saurait être identique selon les styles d’attachement de chacun. Il est probable que chez les individus les plus sécures–ayant une vision positive d’eux-mêmes et des relations avec leur partenaire–l’impact cognitivo-émotionnel soit de moindre intensité que chez les individus insécures. Chez les individus insécures, il est également probable que l’impact soit également différent selon que les sujets présentent un style d’attachement anxieux (image négative de soi mais positive du.de la partenaire), évitant (image positive de soi mais négative du.de la partenaire) ou craintif (image négative de soi et du.de la partenaire).

Objectifs

Les questions abordées dans ce travail sont les suivantes : le confinement a-t-il eu un impact sur les cognitions et émotions éprouvées lors des relations sexuelles ? Si tel est le cas, peut-on mettre en évidence des spécificités individuelles, relationnelles et/ou contextuelles expliquant l’impact du confinement sur les cognitions et émotions sexuelles ? L’impact cognitif et émotionnel du confinement a-t-il influencé la satisfaction sexuelle ?

Méthode

Considérations générales

Cette recherche s’inscrit dans le contexte plus général d’une enquête en ligne menée du 27 avril au 11 mai 2020. Lors de cette enquête, une pluralité de dimensions et de comportements étaient recensés (motivations sexuelles, comportements masturbatoires, contraceptions …). Dans cet article nous nous focalisons sur les réponses concernant l’impact du confinement sur les émotions et cognitions éprouvées lors des relations sexuelles impliquant un.e/des partenaires.

Le recrutement des participants a été réalisé via les réseaux sociaux et relayée par des journalistes de médias d’information grand public. Le questionnaire a été créé avec le logiciel Limesurvey. Les données ont été stockées sur un serveur universitaire sécurisé. Aucune information permettant une identification des sujets n’était demandée. Ni les adresses IP ni les cookies n’étaient enregistrés. Avant de pouvoir accéder à l’enquête, les sujets devaient signifier leur assentiment électronique via un formulaire présentant le contexte de la recherche, ses objectifs, le temps moyen nécessaire pour répondre et les possibles répercussions de la recherche. Avant diffusion de l’enquête, un.e spécialiste des questions de sexualité, indépendant.e des investigateurs principaux de la recherche, a été sollicité.e pour relecture.

Mesures

Évaluation des cognitions sexuelles négatives (CSN)

Nous avons investigué les CSN en nous inspirant des items du Sexual Mode questionaire (SMQ), créé et validé par Nobre and Pinto-Gouveia, 2003. Le SMQ permet de recenser des cognitions sexuelles négatives automatiques lors des relations sexuelles. Il est constitué de 30 items pour la version masculine et 33 items pour la version féminine. Pour chaque item, les sujets doivent indiquer sur une échelle de lickert en 5 points la fréquence à laquelle ils/elles ont expérimenté différentes pensées et images (1 : jamais à 5 : systématiquement). Les items de la version masculine se répartissent en 5 composantes : anticipations d’échec, pensées liées à l’érection, pensées liées à l’âge ou au corps, pensées négatives à l’égard de la sexualité, manque de pensées érotiques. Les items de la version féminine renvoient à 6 catégories de cognitions négatives : pensées liées à des abus sexuels, pensées d’échec et de manque de motivation, manque d’attention du.de la partenaire, sexualité passive et contrôle, manque de pensées érotiques, image négatives du corps. Dans le cadre de la présente recherche nous avons retenu du SMQ : 15 items pour la version masculine et 18 items pour la version féminine. Le choix des items a été effectué sur des bases psychométriques partant de l’article de Nobre et al. (2003). Nous avons ainsi retenu les trois items les plus saturés pour chacune des 5 dimensions du SMQ masculin et les trois items les plus saturés pour chacune des 6 dimensions du SMQ féminin. Nous avons créé un score composite de CSN en moyennant les 15 items masculins pour les hommes et les 18 items pour les femmes afin d’obtenir un score global de CSN. L’évaluation de la cohérence interne montre les bonnes qualités de cette mesure, tant selon la modalité « habituellement » que pour la modalité « pendant le confinement » (tous les α > 0,70)

Évaluation des émotions ressenties lors des relations sexuelles (émotions sexuelles négatives [ESN] ; émotions sexuelles positives [ESP])

Le SMQ recense 10 émotions en lien avec la sexualité. Sur ces 10 émotions, 8 (colère, tristesse, désillusion, peur, honte, culpabilité, se sentir blessé) sont des émotions sexuelles négatives (ESN) alors que seules deux (plaisir, satisfaction) sont des émotions sexuelles positives (ESP). Afin de contrebalancer ce déséquilibre, nous avons rajouté 6 émotions positives (amusement, joie, espoir, fierté, surprise, sérénité), en nous inspirant des travaux de Fredrickson (Fredrickson, 2001). Nous avons évalué la pertinence de cette conception bidimensionnelle des émotions sexuelles à partir d’analyse en composante principale (rotation varimax) après estimation du nombre de composantes à retenir réalisée à l’aide d’analyse parallèle de Horn (Costello and Osborne, 2005). La cohérence interne de l’échelle bidimensionnelle créée s’est avérée satisfaisante (émotions positives : habituellement : α = 0,83, pendant le confinement : α = 0,87 ; émotions négatives : habituellement : α = 0,81, pendant le confinement : α = 0,84).

Évaluation du niveau d’anxiété : GAD7

L’anxiété des sujets a été évalué avec l’échelle General Anxiety Disorder (GAD7, Spitzer et al., 2006, Micoulaud-Franchi et al., 2016). Originairement conçu pour le dépistage du trouble anxieux généralisé, la GAD7 permet également d’évaluer la présence de troubles anxieux de différentes formes. Les sujets répondent sur une échelle lickert en 4 points concernant la fréquence à laquelle ils ont été dérangés par 7 problèmes au cours des deux dernières semaines. Les qualités psychométriques de la GAD7 ont été démontrées (Johnson et al., 2019). Nous trouvons également de bonnes qualités psychométriques (α = .84). Les sujets ont été catégorisés comme suit : GAD7 < 10 : pas ou peu de troubles anxieux ; GAD7 < 15 : troubles anxieux modérés ; GAD7 ≥ 15 : troubles anxieux sévères.

Évaluation des symptômes dépressifs : MDI

Nous avons investigué la présence de symptômes dépressifs à l’aide du Major Depression Inventory élaboré par l’OMS (Bech et al., 2001). Ce questionnaire est composé de 12 items évaluant la fréquence d’apparition de symptômes dépressifs récents (2 dernières semaines) sur une échelle lickert en 5 points. Les qualités psychométriques rapportées dans la littérature sont bonnes (Bech et al., 2015), tout comme celles trouvées dans la présente recherche (α = .84). Nous avons utilisé les critères suivants pour discriminer les sujets : pas de dépression ou dépression légère : MDI ≤ 25 ; dépression modérée : 25 > MDI > 31 ; dépression sévère : MDI ≥ 31.

Évaluation des styles d’attachement : ECR-RS

Nous avons évalué la perception de l’attachement au partenaire à l’aide de l’échelle attachement au partenaire du Relationship Structures questionnaire of the Experiences in Close. Relationships–Revised (Fraley et al., 2011, Chaperon and Dandeneau, 2017). Elle est composée de 9 items présentés sous forme de propositions. Les sujets doivent indiquer leur degré d’accord sur échelle de lickert en 7 points. Le questionnaire permet l’obtention de 2 scores : un score d’attachement anxieux, un score d’attachement évitant. Les qualités psychométriques trouvées dans la littérature sont bonnes. Il en est de même pour la présente recherche (échelle d’anxiété : α = 0,85 ; évitement : α = 0,73).

Nous avons catégoriser les sujets selon la classification proposée par Bartholomew et Horowitz (Bartholomew and Horowitz, 1991) : les sujets pour lesquels les scores d’anxiété et d’évitement étaient tous deux inférieurs à la médiane ont été catégorisés comme présentant un style d’attachement sécure. Les sujets ayant un score supérieur à la médiane sur la dimension anxiété mais inférieur à la médiane sur la dimension évitement ont été catégorisés comme présentant un style d’attachement anxieux. Les sujets ayant des scores d’évitement supérieurs à la médiane mais des scores d’anxiété inférieurs à la médiane étaient considérés évitants. Enfin les sujets ayant conjointement des scores supérieurs à la médiane et pour la dimension anxiété et pour la dimension évitement étaient catégorisés craintifs.

Évaluation de la fréquence des relations sexuelles

Nous avons étudié la fréquence de deux types de relations sexuelles : les relations sexuelles en présentielles (physiques) et les relations sexuelles « digitales » (médiatisées par un support numérique). Pour ces deux comportements, il était demandé aux sujets de préciser, sur une échelle de lickert en 7 points (0 : jamais ; 6 : systématiquement) la fréquence à laquelle ils avaient eu des rapports sexuels selon 2 modalités : habituellement et pendant le confinement.

Évaluation de la satisfaction sexuelle

Les sujets devaient évaluer leur satisfaction sexuelle partant d’un item unique présenté sous forme d’une échelle de lickert en 5 points (1 : Très insatisfait.e ; 5 : Extrêmement satisfait.e). L’intérêt d’une évaluation de la satisfaction sexuelle par un item unique a déjà pu être souligné ailleurs (Mark et al., 2014). Les sujets devaient répondre selon les modalités habituellement et pendant le confinement.

Planification des analyses et traitements statistiques des données.

Nous avons calculé le nombre de sujets qui avaient connu une augmentation, une diminution ou aucun changement pour chacune des variables en comparant les réponses obtenues à la modalité confinement à celles correspondant à la modalité habituellement. Les variations des réponses concernant les émotions et CSN ont été croisées avec les variables sociodémographiques, les variables en lien avec le confinement, les variables liées à la vie sexuelle, et les variables liées au fonctionnement psychologiques. Les analyses statistiques ont été réalisées avec le logiciel R. Les analyses multivariées ont été conduites avec des analyses de régressions multinomiales qui constituent l’extension des analyses logistiques à des réponses catégorielles non-binaires. Des analyses de régression multinomiales ont également été conduites afin de déterminer si les variations émotionnelles et cognitives étaient associées à des fluctuations de la satisfaction sexuelle.

Résultats

Caractéristiques des participants

Le Tableau 1 présente les caractéristiques des participants (n  = 1079). Notre échantillon est majoritairement constitué de femmes (68,7 %, n  = 741). Près de 4 participants sur 5 sont âgés de moins de quarante ans (79,2 %, n  = 855), 79,3 % d’entre eux ont été confinés en couple (n  = 856). Un tiers (33 %, n  = 356) des participants ont été confinés en présence d’enfants. Pour un tiers des sujets (33,7 %, n  = 364) la fréquence des relations sexuelles physiques a diminué pendant le confinement. La fréquence d’augmentation des relations sexuelles digitales est quasi équivalente à celle de leur diminution (9,3 % [n  = 100] vs 8,1 [n  = 87]). 84 % des sujets (n  = 906) ne présentent pas de troubles anxieux ou des troubles anxieux mineurs (GAD7 < 10) pour 4,9 % présentant des troubles anxieux importants (GAD7 > 15). 80,4 % (n  = 868) des sujets ne présentent pas de troubles dépressifs ou uniquement des troubles dépressifs mineurs (MDI < 25) ; 10,6 % (n = 114) présentent des troubles dépressifs importants (MDI >30). Plus d’un tiers des sujets ont été catégorisés comme ayant un attachement sécure vis-à-vis de leur partenaire (34,4 %, n  = 371). Plus d’un quart des sujets (27,4 %, n  = 296) présentent un attachement craintif. Les profils anxieux ou évitants représentent moins d’un cinquième des sujets (respectivement : 19,7 % [n  = 213] et 18,4 % [n  = 199]).

Tableau 1.

Caractéristiques des participants.

Total
n %
État-Civil à la naissance
 Hommes 338 31,3
 Femmes 741 68,7
Âge
 18–24 318 29,5
 25–29 199 18,4
 30–39 338 31,3
 40–49 177 16,4
 50+ 47 4,4
Confinement en couple
 Non 223 20,7
 Oui 856 79,3
Présence d’enfants pendant le confinement
 Non 723 67
 Oui 356 33
Changement de fréquence des relations sexuelles physiques
 Pas de changement 469 43,5
 Augmentation 246 22,8
 Diminution 364 33,7
Changement de fréquence des relations sexuelles digitales
 Pas de changement 892 82,7
 Augmentation 87 8,1
 Diminution 100 9,3
Anxiété (GAD7)
 Pas ou peu de symptômes (GAD < 10) 906 84
 Anxiété modérée (GAD < 15) 120 11,1
 Anxiété sévère (GAD ≥ 15) 53 4,9
Dépression (MDI)
 Pas ou peu de symptômes (MDI ≤ 25) 868 80,4
 Dépression modérée (MDI < 31) 97 9
 Dépression sévère (MDI ≥ 31) 114 10,6
Styles d’attachement (ECR-RS)
 Sécures 371 34,4
 Anxieux 213 19,7
 Craintifs 296 27,4
 Évitant 199 18,4

Impact du confinement sur les émotions et cognitions sexuelles

La Fig. 1 présente l’impact du confinement sur chacune des CSN évaluées dans cette recherche. À ce niveau d’analyse, il ressort que toutes les CSN ont été impactées par le confinement mais à des degrés divers. Certaines ont été majoritairement augmentées pendant le confinement. D’autres ont également connu une importante diminution. Pour les femmes (Fig. 1a), CSN en lien avec l’apparence physique ou avec le manque d’excitation sont les plus sujettes à augmentation suite au confinement. Si les cognitions liées à des abus ont diminué pour 7,96 % (n  = 59) des répondantes, elles ont augmenté pour 2,16 % d’entre elles (n  = 16). Pour les hommes (Fig. 1b), ce sont les CSN en lien avec le manque d’excitation et les préoccupations liés à l’âge qui ont le plus augmenté pendant le confinement. L’examen des effets du confinement sur chacune des ESP et ESN (cf. Fig. 1c) montre une tendance générale à une diminution des émotions éprouvées, que celles-ci soient positives ou négatives. A ce niveau d’analyse, il apparaît que les ESP ont été plus impactées que les ESN, notamment celles en lien avec les aspects ludiques des relations sexuelles ou celles liées avec le plaisir et la satisfaction.

Figure 1.

Figure 1

Impact du confinement sur les cognitions et les émotions (toutes émotions et cognitions).

La Fig. 2 présente les variations globales des catégories d’émotions et CSN pendant le confinement. Après catégorisation, les résultats suivants peuvent être mis en évidence :

  • CSN : 25,8 % (n  = 278) des sujets n’ont pas connu de modifications des CSN lors du confinement. Pour 38,3 % (n  = 413), les CSN ont augmenté pendant le confinement. Pour 36 % (n  = 388), elles ont diminué ;

  • ESN : près de la moitié des sujets n’a pas rencontré de modification des ESN pendant le confinement (49,3 %, n  = 532). Une augmentation des ESN est observée pour un cinquième des sujets (20,2 %, n  = 218). Pour 30,5 % (n  = 329), elles ont diminué ;

  • ESP : les variations des ESP concernent 60,9 % des participants (n  = 657). Pour près d’un quart des sujets, elles ont augmenté pendant le confinement (24,6 %, n  = 265). Pour plus d’un tiers d’entre eux, elles ont diminué (36,3 %, n  = 392).

Figure 2.

Figure 2

Impact du confinement sur les cognitions et les émotions par catégories.

Impact du confinement sur la satisfaction sexuelle

La Fig. 3 présente les variations de satisfaction sexuelle pendant le confinement. Pour plus de la moitié des sujets (56,3 %, n  = 608), le confinent n’a pas eu d’effet sur la satisfaction sexuelle. L’impact a été négatif pour un tiers d’entre eux (33,5 %, n  = 361). Seuls 10,2 % des sujets (n  = 110) ont connu une amélioration de leur satisfaction sexuelle.

Figure 3.

Figure 3

Impact du confinement sur la satisfaction sexuelle.

Identification des facteurs de protection et des facteurs de risque

Les modèles statistiques multinomiaux sont ajustés aux données (Tableau 2 ). Les variables prédictives contribuent significativement à comprendre les changements des CSN (χ2 (36) = 177, p  < 0,001 ; RN 2  = .104), les changements ESN (χ2 (36) = 149, p  < 0,001 ; RN 2  = .090) et les variations des ESP (χ2(36) = 224, p  < 0,001 ; RN 2  = .13).

Tableau 2.

Cognitions et émotions sexuelles : régressions multinomiales.

CSN
ESN
ESP
Augmentation AOR[IC95], p-value Diminution AOR[IC95], p-value Augmentation AOR[IC95], p-value Diminution AOR[IC95], p-value Augmentation AOR[IC95], p-value Diminution AOR[IC95], p-value
Âge (réf = 18–24 ans)
 25–29 0,828[0,509–1,348]
p : 0,449
0,802[0,487–1,319]
p : 0,384
10,399[0,848–2,306]
p : 0,189
1,145[0,747–1,755]
p : 0,535
1,13[0,698–1,83]
p : 0,619
1,368[0,879–2,13]
p : 0,165
 30–39 1,109[0,679–1,814]
p : 0,679
1,185[0,723–1,941]
p : 0,502
1,361[0,822–2,253]
p : 0,231
1,256[0,827–1,908]
p : 0,284
1,317[0,813–2,134]
p : 0,264
1,755[1,135–2,713]
p : 0,011
 40–49 0,614[0,337–1,120]
p : 0,112
0,733[0,407–1,322]
p : 0,302
1,224[0,65–2,304]
p : 0,531
1,077[0,635–1,829]
p : 0,783
0,744[0,404–1,37]
p : 0,342
1,153[0,669–1,987]
p : 0,608
 50+ 0,492[0,208–1,163]
p : 0,106
0,775[0,352–1,710]
p : 0,528
1,868[0,816–4,272]
p : 0,139
0,499[0,202–1,235]
p : 0,133
1,162[0,49–2,757]
p : 0,733
1,597[0,738–3,457]
p : 0,235
État civil à la naissance (réf = Homme)
 Femme 1,609[1,123–2,306]
p : 0,010
1,191[0,838–1,693]
p : 0,329
1,487[1,001–2,21]
p : 0,049
1,145[0,831–1,578]
p : 0,406
1,195[0,825–1,729]
p : 0,346
1,039[0,747–1,446]
p : 0,819
Confinement en couple (réf : Non)
 Oui 1,828[1,187–2,816]
p : 0,006
0,871[0,583–1,300]
p : 0,498
1,101[0,711–1,706]
p : 0,667
0,874[0,606–1,261]
p : 0,472
0,671[0,446–1,012]
p : 0,057
1,299[0,881–1,915]
p : 0,187
Présence d’enfants pendant le confinement (réf : Non)
 Oui 0,769[0,504–1,173]
p : 0,222
0,743[0,490–1,127]
p : 0,163
1,03[0,66–1,608]
p : 0,897
.87[0,597–1,269]
p : 0,469
1,01[0,655–1,555]
p : 0,965
0,844[0,574–1,24]
p : 0,387
Changement de fréquence des relations sexuelles physiques (réf = Pas de changement)
 Augmentation .886[0,560–1,404]
p : 0,607
3,012[2,006–4,523]
p : <0,001
1,068[0,66–1,729]
p : 0,788
1,851[1,297–2,639]
p : <0,001
3,746[2,556–5,488]
p : <0,001
0,71[0,457–1,102]
p : 0,127
 Diminution 2,355[1,624–3,414]
p : < 0,001
1,484[1,001–2,200]
p : 0,050
2,545[1,741–3,719]
p : < 0,001
1,511[1,073–2,128]
p : 0,018
1,397[.912–2,139]
p : 0,124
3,305[2,373–4,601]
p : < 0,001
Changement de fréquence des relations sexuelles digitales (réf = Pas de changement)
 Augmentation 1,136[0,587–2,198]
p : 0,704
1,458[0,785–2,709]
p : 0,233
0,837[0,411–1,706]
p : 0,625
2,193[1,304–3,686]
p : 0,003
1,367[0,769–2,431]
p : 0,286
0,771[0,425–1,399]
p : 0,393
 Diminution 1,665[0,906–3,062]
p : 0,101
1,412[0,760–2,624]
p : 0,276
1,384[0,795–2,413]
p : 0,25
1,251[0,761–2,058]
p : 0,377
1,401[0,795–2,469]
p : 0,243
1,336[0,796–2,243]
p : 0,273
GAD7 (réf = GAD < 10)
 < 15 1,096[0,604–1,990]
p : 0,763
1,189[0,649–2,175]
p : 0,575
1,459[0,838–2,541]
p : 0,182
1,705[1,029–2,823]
p : 0,038
.586[0,318–1,079]
p : 0,086
1,075[0,656–1,762]
p : 0,774
 > 15 0,645[0,276–1,508]
p : 0,312
0,969[0,409–2,297]
p : 0,943
0,717[0,339–1,515]
p : 0,383
0,538[0,239–1,213]
p : 0,135
0,352[0,122–1,017]
p : 0,054
1,419[0,695–2,896]
p : 0,336
MDI (réf = MDI < 25)
 < 30 1,716[0,919–3,203]
p : 0,090
1,238[0,642–2,385]
p : 0,524
2,588[1,503–4,457]
p : < 0,001
1,077[0,618–1,88]
p : 0,793
1,296[0,693–2,424]
p : 0,418
1,586[0,938–2,683]
p : 0,085
 > 30 1,644[0,856–3,160]
p : 0,135
1,159[0,589–2,280]
p : 0,669
3,187[1,772–5,73]
p : < 0,001
1,446[0,809–2,584]
p : 0,213
1,609[0,844–3,068]
p : 0,148
1,444[0,828–2,521]
p : 0,196
ECR–RS (réf = Secure)
 Anxieux 1,704[1,069–2,717]
p : 0,025
1,605[1,012–2,544]
p : 0,044
2,678[1,628–4,403]
p : < 0,001
1,481[.989–2,219]
p : 0,057
1,349[0,852–2,137]
p : 0,202
1,463[0,961–2,229]
p : 0,076
 Craintifs 2,771[1,801–4,266]
p : < 0,001
1,959[1,270–3,024]
p : 0,002
2,631[1,678–4,125]
p : < 0,001
1,29[0,89–1,869]
p : 0,179
1,189[0,776–1,82]
p : 0,426
1,633[1,12–2,38]
p : 0,011
 Évitant 1,463[0,931–2,298]
p : 0,099
1,211[0,775–1,893]
p : 0,401
2,137[1,28–3,568]
p : 0,004
1,381[0,92–2,073]
p : 0,119
1,517[0,96–2,398]
p : 0,075
1,388[0,904–2,131]
p : 0,134
Statistiques globales du modèle
 χ2(36) 177 149 224
 p–value < 0,001 < 0,001 < 0,001
 R2N 0,104 0,090 0,130

CSN : Cognitions sexuelles negatives; ESN : émotions sexuelles negatives; ESP : émotions sexuelles positives; GAD7 : General Anxiety Disorder 7 ; MDI : Major Depression Inventory ; ECR–RS : Experiences in Close Relationships–Revised Scale (attachment styles)

Variables sociodémographiques

Les femmes apparaissent plus fragilisées par le confinement que les hommes : elles ont davantage connu une augmentation des CSN (AOR = 1,609, IC95 = 1,123–2,306, p  = 0,010) et des ESN (AOR = 1,487, IC95 = 1,001–2,21, p  = 0,049) pendant le confinement. L’âge n’apporte que peu d’information pour comprendre l’impact du confinement. Seuls les trentenaires se distinguent des autres en étant plus fréquemment sujets à une diminution des ESP (AOR : 1,755, IC95 = 1,135–2,713, p  = 0,011).

Modalités de confinement

Les personnes confinées en couple ont eu un risque accru d’augmentation des CSN (AOR = 1,828, IC95 = 1,187–2,816, p  = 0,006). Une tendance à une moindre augmentation des ESP chez les personnes en couple est également observé au seuil α = .10 (AOR = 0,671, IC95 = .446–1,012, p  = 0,057). La présence d’enfant ne semble pas avoir eu d’effet significatif sur les cognitions et émotions sexuelles des participants.

Variables en lien avec l’activité sexuelle

Une augmentation de la fréquence des relations sexuelles physiques pendant le confinement est associée à une diminution des ESN (AOR = 1,851, IC95 = 1,297–2,639 p  < 0,001), une diminution CSN (AOR = 3,012, IC95 = 2,006–4,423, p  < 0,001) et une augmentation des ESP (AOR = 3,746, IC95 = 2,556–5,488, p  < 0,001). Une augmentation des relations sexuelles digitales est également associée à une diminution des ESN pendant le confinement (AOR = 2,193, IC95 = 1,304–3,686, p  = 0,003).

La diminution de la fréquence des relations sexuelles est à la fois significativement associée à une augmentation des CSN et ESN et à une diminution de celles-ci. La probabilité que la diminution de la fréquence des relations sexuelles ait un effet négatif sur les cognitions et émotions sexuelles est cependant plus forte que la probabilité qu’elle ait un effet positif (augmentation des CSN : AOR = 2,355, IC95 = 1,624–3,414, p  < 0,001 vs AOR = 1,484, IC95 = 1,001–2,220, p  = .05 ; Augmentation des ESN : AOR = 2,545, IC95 = 1,741–3,719, > 0,001 vs AOR = 1,511, IC95 = 1,073–2,128, p  < 0,018).

Dimensions psychologiques

Styles d’attachement

Les sujets insécures, qu’ils soient anxieux, évitants ou craintifs ont une probabilité plus importante d’avoir connu une augmentation des ESN pendant le confinement, comparativement aux sujets sécures (Anxieux : AOR = 2,678, IC95 = 1,628–4,403, p  < 0,001 ; Craintifs : AOR = 2,631, IC95 = 1,678–4,125, p  < 0,001 ; évitants AOR = 2,137, IC95 = 1,28–3,568, p  = 0,004).

Les sujets craintifs ont été particulièrement vulnérabilisés également sur le plan cognitif (AOR = 2,771, IC95 = 1,801–4,266, p  < 0,001). Il en est de même pour les sujets présentant un style d’attachement anxieux qui, bien que dans une moindre mesure, ont été également impactés cognitivement (AOR = 1,704, IC95 = 1,069–2,717, p  = 0,025). Les résultats concernant l’impact cognitif du confinement chez les sujets évitants suggèrent une certaine vulnérabilité cognitive au seuil α < .10 (AOR = 1,463, IC95 = 0,931–2,298, p  = 0,099).

Les sujets craintifs ont également été confrontés plus fréquemment à une diminution de leurs ESP pendant le confinement (AOR = 1,633, IC95 = 1,12–2,38, p  = 0,011). Seul ce style d’attachement est significativement associé à une variation des émotions sexuelles positives au seuil α = 0,05. Au seuil α = .10, une tendance à une diminution des ESP peut être noté chez les sujets anxieux (AOR = 1,463, IC95 = 0,961–2,229, p  = 0,076) ainsi qu’une augmentation des ESP chez les évitants (AOR = 1,517, IC95 = 0,96–2,398, p  = 0,075).

Dépression

L’intensité des symptômes dépressifs est principalement associée à des fluctuations des ESN (dépression modérée [26 < MDI < 30] : AOR = 2,588, IC95 = 1,503–4,457, p  < 0,001 ; dépression sévère [MDI > 30] : AOR = 3,187, IC95 = 1,772–5,73, p  < 0,001). L’impact des symptômes dépressifs sur les cognitions apparaît plus limité, n’apparaissant que de manière tendancielle (p  < 0,10) et uniquement pour des sujets présentant des symptômes dépressifs modérés (AOR = 1,716, IC95 = .919-3,203, p  = 0,09).

Anxiété

L’anxiété, évaluée à la GAD, n’est significativement prédictive que d’une diminution des émotions négatives au seuil α = .05. Ce résultat ne concerne que les sujets modérément anxieux (AOR = 1,705, IC90 = 1,029–2,823, p  = 0,038). Au seuil α = 0,10, les résultats suggèrent une tendance à une moindre augmentation des émotions sexuelles positives chez les sujets anxieux, comparativement aux sujets ne présentant de symptomatologie anxieuse (10 < GAD < 15 : AOR = .586, IC95 = 0,318–1,079, p  = 0,086 ; GAD > 15 : AOR = 0,352, IC95 = 0,122–1,017, p  = 0,054).

Impact des changements cognitifs et émotionnels sur la satisfaction sexuelle

Les résultats présentés Tableau 3 présentent l’impact des variations des CSN, ESP et ESN sur les modifications des niveaux de satisfaction sexuelle dues au confinement. Le modèle statistique est ajusté aux données (χ2 (12) = 310, p  < 0,001). Les CSN, ESN et ESP expliquent près de 20 % de la variance des variations des scores de satisfaction sexuelle pendant le confinement (R2 N  = 0,199).

Tableau 3.

Satisfaction sexuelle : régressions multinomiales.

Changement de satisfaction sexuelle
Augmentation AOR[IC95], p-value Diminution AOR[IC95], p-value
CSN (réf : Pas de changement)
 Augmentation 1,725[.807–3,689]
p = 0.160
1,980[1,340–2,956]
p < 0.001
 Diminution 2,718[1,340–5,513]
p = 0.006
1,082[.706–1,660]
p = 0.715
ESN (réf : Pas de changement)
 Augmentation 1,323[0,653–2,679]
p = 0.436
2,395[1,624–3,532]
p < 0,001
 Diminution 1,615[0,964–2,705]
p = 0.068
1,706[1,182–2,463]
p = 0.004
ESP (ref = Pas de changement)
 Augmentation 4,035[2,302–7,073]
p = < 0,001
0,599[.379–.947]
p = 0.028
 Diminution 1,043[0,506–2,149]
p = 0,909
3,085[2,187–4,351]
p = < 0,001
Statistiques globales du modèle
 χ2(12) 310
 p–value < 0,001
 R2N 0,199

CSN : Cognitions sexuelles negatives ; ESN : émotions sexuelles negatives ; ESP : émotions sexuelles positives.

Une augmentation des CSN est associée à une diminution de la satisfaction sexuelle pendant le confinement (AOR = 1,980, IC95 = 1,335–2,936, p  < 001). A contrario, une diminution des CSN concoure à une meilleure satisfaction sexuelle (AOR = 2,718, IC95 = 1,340–2,956, p  = .006)

Les variations des émotions sexuelles sont également associées à des variations du niveau de satisfaction sexuelle. Une augmentation des ESP est associée à une augmentation de satisfaction sexuelle (AOR = 4,035, IC95 = 2,302–7,073, p  < 0,001) et une moindre probabilité de diminution de celle-ci (AOR = .599, IC95 = 0,379–0,947, p  = 0,028). Les liens apparaissent plus complexes concernant les ESN. Un changement des ESN, qu’il s’agisse d’une augmentation ou d’une diminution, est associé une diminution de la satisfaction sexuelle (respectivement : AOR = 2,395, IC95 = 1,624–3,532, p  < .001 et AOR = 1,706, IC95 = 1,182–2,463, p  = 0,004).

Discussion

Ce travail retrouve un certain nombre de résultats de la littérature, tant concernant un impact du confinement sur la vie sexuelle que relatifs aux vulnérabilités féminines ou à l’effet des symptômes psychopathologiques. À la suite des travaux sur l’attachement adulte, nous trouvons également que les sujets insécures apparaissent plus fragilisés que les sujets sécures. Ce travail souligne la richesse des composantes cognitives et émotionnelles des relations sexuelles et duelles. L’impact du confinement sur la sexualité est manifeste et global. S’il concerne les comportements, la satisfaction sexuelle et les émotions, il porte avant tout sur les pensées éprouvées lors des relations sexuelles. Si la restriction des relations sexuelles due à la distanciation physique peut être facteur de vulnérabilité, comme noté ailleurs (Döring, 2020, Lopes et al., 2020), le vécu même des relations sexuelles a été impacté et ceci indépendamment des fluctuations de la fréquence des rapports sexuels, contrôlées statistiquement dans les analyses statistiques. Ces pensées et émotions ressenties lors des rapports sexuels ont en retour affecté la satisfaction éprouvée.

Certains sujets ont été fragilisés par le confinement. Pour d’autres, bien que moins nombreux, le confinement a favorisé une sexualité plus riche ou épanouissante, favorisant la construction d’une nouvelle intimité (Jacob et al., 2020, Lehmiller et al., 2020, Lopes et al., 2020). Nous trouvons notamment que l’augmentation des relations sexuelles digitales a contribué à minimiser la probabilité d’apparition des ESN. Les cybersexualités ne donc sont pas de facto pathologiques ou synonyme de comportements à risque, contrairement aux représentations encore dominantes (Döring and Mohseni, 2018). L’attention devra cependant être portée sur les possibles répercussions à long-terme de ces relations numériques. Si elles favorisent une meilleure connaissance de soi et de l’autre et permettent le maintien de relations duelles en temps de confinement, elles posent la question du devenir des cyber-échanges : risque de diffusion des contenus en dehors du cadre privé (ex : revenge porn), harcèlement, chantage et arnaques numériques (Döring and Mohseni, 2018).

En cohérence avec la littérature, les femmes semblent davantage vulnérabilisées que les hommes : elles ont eu une probabilité 1,6 fois plus importante d’augmentation des cognitions sexuelles négatives et de 1,49 fois d’augmentation des émotions sexuelles négatives. Il est peu probable que ce résultat s’explique par une vulnérabilité biologique intrinsèquement féminine. En effet, la littérature peine à mettre en évidence des différences sexuées consistantes concernant la fréquence des cognitions ou émotions sexuelles négatives (Byers et al., 1998, Renaud and Byers, 1999, Fisher and Moore, 2012, Else-Quest, 2014, Moyano et al., 2016, Verbeek et al., 2020). Parce que la dépression touche davantage les femmes que les hommes (Lim et al., 2018, Fond et al., 2019), l’hypothèse que notre population féminine soit plus sujette à des symptômes dépressifs pourrait être évoquée. Toutefois, les niveaux de dépression étaient contrôlés dans les analyses statistiques. Il est donc plus probable que ce résultat témoigne d’un impact différentiel du confinement chez les femmes et chez les hommes comme suggéré dans la littérature sur l’impact sexué du confinement (Burki, 2020, Crawford and Waldman, 2020, Milliken et al., 2020, Women UN., 2020). Cet impact est à penser à la fois dans son aspect interpersonnel–comme en témoigne l’augmentation des cognitions associées à un manque d’attention du.de la partenaire pour 20 % des participantes - et/ou sexuel–un quart des participantes rapportent une diminution de leur niveau d’excitation pendant le confinement. Cet impact est également à penser à un niveau intra-individuel via la question des préoccupations négatives liées à l’image de soi et du corps. Ces cognitions sexuelles ont en effet augmenté pour plus d’un tiers des femmes de notre étude. Ces vulnérabilités féminines ne doivent cependant pas occulter l’impact du confinement sur les hommes qui témoignent également d’une diminution de leur niveau d’excitation pendant le confinement ainsi qu’une augmentation des CSN liées à une anticipation d’échecs potentiels ou de CSN liées à l’âge.

Dans la continuité de l’étude de Panzeri et al., 2020, les symptômes dépressifs ont un retentissement négatif sur la sexualité. Il se manifeste ici par une potentialisation des ESN. Il s’observe également, bien que de manière tendancielle (p  < 0,10), au niveau des CSN et des ESP. Les résultats concernant les symptômes anxieux sont davantage paradoxaux : les symptômes anxieux modérés semblent jouer un rôle salutaire en diminuant la probabilité d’expériences émotionnelles négatives. Il est possible que, pour les sujets modérément anxieux, la sexualité ait été un moyen de gérer l’anxiété de la situation sanitaire. Telle hypothèse interprétative conduirait à investiguer plus avant les fonctions de la sexualité pour ces sujets afin de comprendre ce qui a les motivés à avoir des relations sexuelles pendant le confinement. À cet égard, l’inventaire de Meston et Buss (Meston and Buss, 2007) pourrait s’avérer utile. Telle investigation pourrait être d’autant plus nécessaire que des liens entre une sexualité mobilisée pour gérer des situations aversives est significativement associée à une probabilité accrue de comportements sexuels à risque (Cooper et al., 1998).

En investiguant les liens entre style d’attachement et vie sexuelle auprès d’une population francophone, cette recherche s’inscrivait dans un champ d’études émergent en France. Dans la continuité d’autres travaux (Birnbaum et al., 2006, Dewitte, 2012, Gouvernet et al., 2015), nous trouvons que la vie sexuelle des individus insécures a été davantage impactée par le confinement que celle des sujets sécures. Dans la continuité des modèles théoriques de l’attachement adulte (Mikulincer and Shaver, 2016), il ressort que ces vulnérabilités ne sont pas identiques selon le type d’insécurité d’attachement. Ainsi, une hiérarchie des vulnérabilités psychologiques peut être mise en évidence en fonction des types d’attachement : les sujets craintifs–conjointement anxieux et évitants–ont été davantage vulnérabilisés que les sujets anxieux, lesquels ont été plus fragilisés que les sujets évitants.

Parmi les trois catégories d’attachement insécures, les sujets évitants semblent les moins fragilisés puisque l’impact s’illustre uniquement par une augmentation ESN. Toutefois, notons une tendance (p  < 0,10) à une augmentation des cognitions négatives ainsi qu’une augmentation tendancielle des ESP pendant le confinement. Ce dernier point invite à envisager que le confinement ait pu conduire les évitants à une ambivalence émotionnelle. Le fait que les sujets évitants tendent à privilégier une distance interpersonnelle et un détachement émotionnel permet sans doute d’expliquer le potentiel impact positif sur les ESP : en étant confiné ils ont pu minimiser leurs interactions sociales.

En privilégiant une approche catégorielle des styles d’attachement (Bartholomew and Horowitz, 1991), nous avons pu observer des vulnérabilités importantes et spécifiques des sujets craintifs. Ces résultats soulignent la nécessité de prendre en compte les effets d’interactions entre les dimensions anxieuse et évitante de l’attachement au partenaire, dans la continuité des propositions de Zayas et al. (Zayas and Ram, 2009). Si les sujets craintifs sont autant vulnérables que les sujets anxieux au regard des émotions sexuelles négatives, ils semblent plus vulnérabilisés que les sujets anxieux sur le plan cognitif. Par ailleurs, le style craintif constitue le seul style d’attachement présentant une probabilité accrue d’une diminution des ESP pendant le confinement.

Les sujets anxieux comme les craintifs ont été vulnérabilisés à la fois affectivement et cognitivement. Par ailleurs, une ambivalence/dissonance est observée sur le plan cognitif pour ces deux groupes de sujets qui présentent, conjointement, une probabilité accrue d’augmentation des cognitions négatives et une probabilité accrue de diminution de celles-ci. Parce que ces deux groupes de sujets se spécifient par un haut niveau d’anxiété, il est probable que cette dissonance cognitive résulte de l’anxiété d’attachement. L’anxiété d’attachement se caractérise par une approche ambivalente de la sexualité, utilisée comme un moyen d’éprouver la qualité du lien au/à la partenaire et de compenser une image négative de soi intensifiant la crainte d’être abandonnés (Dewitte, 2012). Le confinement a pu avoir un impact positif chez les sujets anxieux en leur permettant d’être au quotidien avec leur partenaire et ainsi répondre à leur besoin de proximité. Mais la promiscuité imposée pendant plusieurs semaines, combinée au constant besoin de réassurance des anxieux a également pu être facteur de tension au sein du couple (Luetke et al., 2020) en augmentant les craintes de ne pas être à la hauteur des attentes de l’autre. Les besoins incessants de proximité et de réassurance ont pu se heurter à une diminution du désir du/de la partenaire pour des relations sexuelles. Des craintes par anticipation du déconfinement vécues comme une anticipation d’abandon ont également pu émerger. Ces hypothèses explicatives invitent à une attention accrue concernant l’impact individuel et dyadique du confinement mais aussi concernant l’effet du déconfinement sur les fonctionnements individuels et interindividuels.

Limites de l’étude

Plusieurs limites de cette étude doivent être reconnues. Le formulaire d’information adressé aux sujets avant qu’ils ne prennent part à la recherche décrivait le contexte et les objectifs de l’étude et ciblait les personnes vivant leur confinement en France. Toutefois, il est possible que d’autres participants, francophones mais non-résidents sur le territoire français, aient souhaité prendre part à l’étude. Egalement, nous n’avons pas évalué si nos participants avaient été eux-mêmes touchés par la COVID-19, soit directement, soit indirectement en tant que proche d’une personne contaminée. Il est également possible que certains des participant.e.s ait été des soignants ou des proches de soignants, ce qui aurait pu impacter les cognitions et émotions sexuelles par exemple par crainte de contaminer son.sa partenaire. Comme d’autres études, notre échantillon est majoritairement féminin. De même, comme les autres études ayant eu pour objectif l’investigation de l’impact du confinement, cette recherche a reposé sur un recueil de données à distance entraînant un biais de sélection de notre échantillon. Seul.e.s ceux/celles disposant d’un accès à internet et à l’aise avec l’outil informatique ont participé. Ont donc été potentiellement exclu les personnes vivant dans des zones géographiques de « déserts numériques » ou des publics plus âgés possiblement moins à l’aise avec l’informatique ou l’usage des réseaux sociaux.

Les appels à participation ont impliqué un public spécifique correspondant à une cible médiatique d’une catégorie de presse grand public. Nous trouvons une prévalence des troubles anxieux et dépressifs plus importante que ce qu’il est coutume d’observer habituellement (Baxter et al., 2013, Lim et al., 2018, Fond et al., 2019). Cette prévalence est cependant inférieure à celle trouvée dans les travaux questionnant l’impact psychopathologique de la situation sanitaire (Salari et al., 2020). Aussi est-il possible que nos sujets appartiennent à une frange de la population moins vulnérabilisée que la moyenne. Le contexte dans lequel les sujets ont eu à répondre aux questionnaires doit également être considéré. Compte tenu du confinement, il est probable que les sujets aient répondu aux questionnaires depuis leur lieu de vie. Or, pour près de 80 % d’entre-eux, ils étaient confinés en couple. Aussi ont-ils accepté de nous confier leurs témoignages sur leur.s vie.s sexuelle.s alors même que leur partenaire pouvait être présent. Ces contraintes, intrinsèquement liées à la situation de confinement, nous empêchent de facto d’avoir pu accéder à des personnes pour lesquelles les relations avec le/la partenaire pouvaient être des plus conflictuelles.

L’impact de neuf variables sur les CSN, ESN et ESP a été étudié. D’autres facteurs, non pris en compte dans la présente recherche, ont cependant pu également impacter les cognitions et émotions sexuelles. Il aurait été intéressant également de considérer l’impact des possibles difficultés d’accès à des moyens de contraception ou de réduction des risques sexuels. De même, si nous avons étudié les variations de fréquence des relations sexuelles physiques ou digitales, il aurait également été intéressant de prendre en compte l’existence et l’impact des situations impliquant des partenaires extra-conjugaux.

Ces limites doivent nous inviter à la prudence quant à la généralisation de nos résultats à d’autres contextes. Toutefois, même au sein de cet échantillon atypique, potentiellement préservé des impacts les plus négatifs du confinement, les répercussions du confinement sur la santé psychologique et sexuelle sont nombreuses. Mais il est cependant possible que ces répercussions soient sous-estimées du fait des caractéristiques de notre échantillon.

Conclusion

L’impact sur la sexualité du confinement covid19 est complexe. Il ne se résume pas à une situation vécue passivement. Il doit être pensé en prenant en considérant les spécificités de la situation, les particularités individuelles, les fonctionnements dyadiques et les normes de genre. Aussi, un accompagnement psycho-sexologique devra reposer sur une approche bio-psycho-sociale. L’accompagnement psycho-sexologique post-confinement gagnera à tenir compte autant des pensées et émotions ressenties lors des rapports sexuels que des modifications comportementales induites par le confinement. L’investigation de l’impact cognitivo-émotionnel du confinement sur la sexualité sera d’autant plus important que :

L’accompagnement proposé devra permettre d’évaluer les effets négatifs du confinement mais aussi ses potentiels effets positifs. À cet égard, l’investigation de la créativité sexuelle pendant le confinement, notamment via l’utilisation des nouvelles technologies pourra être proposée.

Qu’il soit positif ou négatif, les répercussions du confinement sur la sexualité et la vie de couple devront être envisagées : quel devenir d’un impact positif avec le déconfinement ? Les répercussions négatives seront-elles ponctuelles ou les vulnérabilités s’exprimeront-elles au long cours ?

Déclaration de liens d’intérêts

Les auteurs déclarent ne pas avoir de liens d’intérêts.

Footnotes

1

Date provisoire au moment de la rédaction de cet article.

2

«réaction affective d’un individu résultant de l’évaluation subjective des aspects positifs et négatifs liés à ses relations sexuelles » (Byers, 1999, p. 98)

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